« Le secret du troc des robes »
mercredi, 5 décembre 2007
Le secret du troc des robes
L'échange de vêtements, surtout intimes, n'est guère affaire d'hommes.
D'aussi loin qu'il m'en souvienne, je n'ai pas porté, ou désiré porter, la culotte de mon père. Si une pluie, ou trop de boue m'ont pu contraindre à revêtir le pull ou la parka d'un proche, je n'ai pas cherché, par goût, plaisir et, peut-être, vanité, à revêtir les tissus de mes amis.
Je n'ai jamais dérobé le bonnet en poil de cul de lama de Jean-Pierre Nizet. Je n'ai pas troqué contre une de mes vestes une veste de Denis Favennec, et je n'ai même jamais envisagé d'emprunter à Emmanuel Riboulet, une des ses grandes chemises blanches. Ni Randy Runyon, ni Sébastien Lespinasse, ni mon père, ni Philippe Vercellotti ne m'ont pressé de leur céder un moment mes T shirts. Je n'imagine pas qu' Alexandre Grothendieck veuille me passer sa djellabah, ou qu'il désire mon pantalon verdâtre à velours côtelé. Serge Pey ne convoîte pas mes shorts. Si Bruno Guittard m'a récemment emprunté ma grande peau d'ours achetée à Mamona, c'était pour raison d'art.
Puis-je généraliser ?
Aussi loin que porte mon oeil, il me montre les hommes peu occupés à troquer, pour le plaisir, leurs vêtements. La littérature, ni les journaux ne m'en signalent guère. Quand Gérard de Nerval se déguise, c'est avec Sylvie dans un grenier, et il enfile des habits d'aïeux. L'ivresse de la métamorphose suppose pour lui une femme et le temps. Mais les mères m'indiquent que leurs filles fouillent les armoires, piquant jusqu'à leur culotte. En tout lieu s'échangent entre jeunes femmes des robes, des pulls, des jupes, des écharpes, des chemises, des gilets, des pyjamas, des nuisettes. Parfois, parmi mes étudiantes, j'épie l'Odyssée d'une veste. Je la perds. Je la trouve. Elle ornait une blonde à l'arrière-plan. La voici, au premier rang, sur une brune. Elle est passée par ce corps, elle repassera par l'autre.
Les dames plus âgées, victimes de leurs filles, troquent moins, mais troquent. Plusieurs espionnes me rapportent des cas et, quand je vais sur le terrain, je note que certain béret circule de tête en tête, et que des juges, quand elles sont femmes, se passent des fringues...
Qu'en conclure ?
Les femmes, apparemment, aiment plonger leurs corps, parfois, dans les tissus des autres femmes. C'est se constater femmes et le devenir que d'investir le secret visible de ses pareilles. Etre corps suppose chez elles passages par ce grand corps, substituable, indéfini quant au sujet, accueillant et bienfaisant dont le contact multiplie : le permanent Corps femme.
Les hommes, malgré statues, sport et homosexualité, croient peu que leur corps soit du Corps. La chair des autres hommes fait assez rarement leur envie. Ils ne complotent pas d'échanger leurs intimités. Ils ne croient pas qu'ils sont hommes par le secret. Ils s'identifient à des actes, des mots, des motos, des tirs au but, ou bien se vivent, par bonheur, à la marge, à l'orée de l'autre sexe. Ils ne rêvent pas de couvrir leur chair des ostensibles fourrures profondes de leurs analogues. Ils se croient seuls dans leur carcasse, et la lancent, comme une pierre, ou une phrase, dans le ciel vif de la mort.
Yves Le Pestipon |
10:26 dans
Erotisme
, L'époque
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