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« La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion »

mercredi, 26 décembre 2007

La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion

Le Loup n'en finit pas de courir. C'est un présent perpétuel de la course. Il court encor, et cette course est son trésor. Sans futur ni passé, il court, libre de société avec le droit du plus fort...

A la fable suivante, cependant :

La Génisse, la Chèvre et leur soeur la Brebis,

Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le Lion par ses ongles compta,

Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie;

Puis en autant de parts le Cerf il dépeça;

Prit pour lui la première en qualité de Sire :

Elle doit être à moi, dit-il; et la raison

C'est que je m'appelle Lion :

A cela l'on n'a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor :

Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.

Comme le plus vaillant je prétends la troisième.

Si quelqu'une de vous touche à la quatrième

Je l'étranglerai tout d'abord.

Courir encor, il n'en est plus question. Le Lion annonce la mort... et tout d'abord.

Les cinquièmes et sixièmes fables du premier Livre riment par leurs termes, et cet accord final indique divergence : le choix du Loup, lucide, après vision de peu de chose est strictement inverse de celui de La Génisse, la Chèvre et la Brebis. Il ouvre un courir que l'encor prolonge par ses sons, tandis que l'échoir encor en la bouche du Lion rime terriblement à je l'étranglerai tout d'abord. Le danger immédiat se substitue au mouvement infini de la volonté libre. Le Lion clôt pour autrui ce que le Loup s'ouvre pour lui-même.

Se pose alors question : pourquoi trois animaux, peu fameux par leur force, ont-ils fait société avec le Lion ?

La fable n'en dit rien. Pas un mot. Même pas peu de chose. Au fondement de cette société, aucun échange économique. La météo n'oblige pas les trois animaux, comme la Cigale, à envisager un contrat. Ils n'ont rien à prendre au Lion, pas même un fromage. Contrairement au Maître du Chien, ce Sire n'offre ni os de poulets, ni os de pigeons, et encore moins des caresses. La Génisse, la Chèvre et leur soeur la Brebis n'ont, à ce que dit - ou ne dit pas la fable – nulle raison de se forger, comme le Loup, une félicité...

Ils ne se gonflent pas non plus d'importance, comme la Grenouille. La vanité n'est pas au fondement de la société qu'ils instituent. Si la Fontaine a déjà conté comment un Mulet trouvait avantage d'amour-propre à faire société avec un "on", s'il a déjà montré comment la vanité pouvait justifier la servitude volontaire, il n'écrit pas, dans sa sixième fable, que le Lion offre un avantage de sonnette à ses trois associés. Contrairement au on, le Lion ne promet rien. La société ne trouve pas explicitement son fondement dans l'imagination qui fait ouvrir son bec au Corbeau, ou éclater la Grenouille hors sa mare. La Rochefoucauld, bientôt présent dans L'Homme et son Image, n'aurait rien à dire ici.

Alors quoi ?

Relisons cet étrange vers :

Dans les lacs de la Chèvre un Cerf se trouve pris.

La Chèvre, carnivore, apte à poser filets, capable d'attraper plus gros qu'elle ? On n'y croit guère. On rit. On sourit. On songe : ce vers indique que la Chèvre, et, sans doute, ses deux compagnes, au temps jadis, n'ont besoin de personne pour survivre.

Or la Chèvre tient à cette société. C'est elle, habile pourtant à la ruse et aux filets, qui envoie vers ses associés. Celle qui a su prendre tient tant à la Société qu'elle va s'y faire prendre, pis qu'un fromage, un cerf entier.

Et le Lion n'a pas besoin de la flatter, comme le Renard flatte le Corbeau. Il n'a pas besoin de lui promettre comme le on promet au Mulet. Il n'a pas besoin de lui proposer une félicité comme le maître du Chien. Il n'a même pas besoin, pour la contraindre, d'attendre que la bise soit venue. La Chèvre a tout ce qu'il lui faut, et davantage.

Alors pourquoi fait-elle société ?

Nous lisons bien société, et non pas simple voisinage, comme dans La Cigale et la Fourmi. Société suppose coordination des associés selon des règles en vue d'un but commun. Cela exige du temps, des règles et plus encore que le simple logis dont il était question dans Le Loup et le Chien. Société n'est pas rien. Or, sur son origine, La Fontaine, contrairement à Rousseau plus tard, ne raconte pas d'histoire.

Risquons, quant à nous, cette hypothèse : la Chèvre entre en société parce qu'elle n'a pas lu les fables précédentes, et la suivante, moins encor.

Si La Chèvre avait lu le Le Loup et le Chien, elle aurait peut être vu le Lion, qui n'est pas rien, et évité l'apparition de la dernière rime de la fable où elle figure. Si elle avait lu La Besace, elle aurait peut être appris à se voir elle-même, et à connaÎtre ses défauts. Evitant d'être besacière, elle ne serait peut-être pas associée...

Cette hypothèse vaut. Elle est au principe de la composition des livres de Fables, oeuvre de sagesse. Mais il faut aussitôt la détruire, car la retenir ferait vite croire à un progrès possible, grâce aux lectures, pour La Fontaine, et nous manquerions le peu de chose, le rien....

Jetons un oeil rapide à La Besace :

Le Fabricateur souverain nous créa besaciers tous de même manière

Tant ceux que du temps passé que du temps d'aujourd'hui.

Lecteurs pleins de mémoire, et lecteurs du temps jadis, lecteurs passés par tant et tant de littérature, et animaux qui n'ont rien lu, les Fables n'y changent peut-être rien. Le temps jadis, c'est tous les jours. Si la Chèvre avait lu les fables qui environnent la sienne elle serait peut-être également entrée en société, car c'est la volonté du Fabricateur souverain. Il ne suffit pas d'ouvrir une école, même de fables, pour fermer certaines sociétés, pourrait-on dire, en parodiant Victor Hugo. La sédimentation historique des savoirs, la sagesse, ne nous rend pas mécaniquement sages. Lire n'aurait sans doute pas sauvé la Chèvre, la Génisse et la Brebis.

Les Fables sont lisibles et illisibles. Il faut les lire toutes à la fois, et l'une par l'autre, et l'une puis l'autre. Personne ne les lit, ou bien chacun les lit. C'est presque équivalent. Le Loup n'a sans doute pas lu Les Fables et pourtant, il court encor.

Mais les Fables sont. Elles ont à être, justement pour signaler la possibilité qu'on a de les lire, cette impossibilité, le fait qu'on n'en fait rien, que l'on apprend par elles fort peu, peu de chose, rien, et du coup, sans doute, tout, notre ignorance.

Les Fables méditent sur leur échec. Elles en procèdent; Elles y retournent. Elles le retournent. Elle ouvrent sans cesse question : pourquoi ne se sauve-t-on pas du Lion ? Pourquoi fait-on société avec lui, au temps jadis, tous les jours ? Les Fables montrent l'horreur de cette société, disent le merveilleux présent du court encor, la solitude mobile, mais les Loups sont rares. Chèvre, Génisse et Brebis font troupeau.

Quelque force, et le fabricateur souverain poussent à la société. Pourquoi ? Comment ? Par quelle histoire ? Silence. Ce n'est ni amour-propre, ni besoin, ni commerce... C'est le point d'ombre dont tout procède, toujours, encor, jusqu'à l'ultime.

Nous savons rarement être seuls. C'était vrai au temps jadis. Cela demeure.

Pas de morale ni d'histoire.

Comment lire les Fables ? En sachant que tout y est , ou presque, et qu'on n'en fait rien. On n'est pas assez Loup pour lire, et le Loup ne lit pas.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion 18:13 dans La Fontaine

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