« La Besace »
lundi, 4 février 2008
La Besace
Parmi les fables de la Fontaine, La Besace n'est pas la plus lue. Les enfants ne la récitent guère. Les étudiants l'ignorent. Les professeurs l'ont mise au débarras. Qui sait La Besace à ce jour ?
Dans la série du premier Livre, - le plus fameux de tous – il est vrai que ce texte surprend : nous étions chez les animaux, souvent petits, et parfois chez les hommes, mais, dès le premier mot, voici Jupiter. Nous étions dans le local, sur un arbre, devant une soeur, ou sur un chemin, nous voici en présence de la Création toute entière. C'est un coup de grand qui passe aux Fables. La morale même, presque tue ou tue aux fables précédentes, s'étale ici :Parmi les plus fous
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
Lynx envers nos pareils, et Taupes envers nous.
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes.
On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
Le Fabricateur souverain
Nous créa Besaciers tous de même manière,
Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui.
Il fit pour nos défauts la poche de derrière
Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
Cette longue morale, où la fable justifie son titre, peut paraître bavarde, fort loin apparemment des pointes, comme il s'en pratique au XVIIème siècle, chez Cyrano, La Rochefoulcauld, La Fontaine... Ici, tout se redit, se glose, se développe, s'assure, se module.
Longue morale, mais effet nul.
Là tient la pointe.
Pointe d'autant plus subtile qu'invisible.
Beaucup de bruit, de mots, Jupiter lui-même, la convocation de la Création toute entière, pour rien...
Et rien même n'est pas dit.
Le langage fait son spectacle, et disparaît. Nous n'avons pas changé. Nous ne changerons pas.
Or l'affaire est d'importance. C'est Jupiter lui-même qui conduit, par son action, le fabuliste à parler. Le Fabricateur souverain a rassemblé, et en quelque manière constitué, autour de lui, non pas seulement la société de la Génisse, de la Chèvre et de la Brebis, mais celle de tout ce qui respire :
Jupiter dit un jour : que tout ce qui respire
S'en vienne comparaître au pied de ma grandeur.
Si dans son composé quelqu'un trouve à redire
Il peut le déclarer sans peur.
Jupiter est un maître strictement inverse du Lion. Quand ce dernier fait peur, empêche de parler, et suscite société pour son seul avanatage, Le Fabricateur souverain efface la peur, propose la parole, et constitue autour de lui une société intégrale au bénéfice éventuel de chacun de ses membres. Jupiter représente une figure généreuse de dominant, qui vient contester par son appariton même la liaison nécessaire du pouvoir avec la mort. Certes, Jupiter est un Dieu, un Dieu des mythes antiques, et le Lion de la fable VI paraît beaucoup plus réel et plus ordinaire, mais la seule possiblité d'imaginer l'existence de Jupiter contredit la croyance, souvent partagée, en l'imposibilité d'un pouvoir positif : le pouvoir tout entier n'est pas la mort. Tout dominant n'est pas la Fourmi, le On, ou même le Maître du Chien. La Besace propose une autre possibilité du pouvoir, que seul un Dieu, et le souverain des Dieux, seul, s'il existe saurait pratiquer, mais cette proposition suffit. Le mal n'est pas au pouvoir même, mais dans celui qui l'exerce. D'où la possibilité d'une éducation, et, donc la validité de l'entreprise des Fables, qui s'adressent, dès leur premiers mots, au duc de Bourgogne.
Ainsi, La Besace répond à la fable qui la précède et prépare la fable suivante : L'Hirondelle et les petits oiseaux. Il peut exister (le mythe en témoigne,) et même effectivement il existe, des dominants soucieux du bien de leurs dominés : témoins l'Hirondelle qui tente de préserver les petits Oiseaux. Si elle échoue, ce n'est pas de sa faute. Si Maint oisillon se vit esclave retenu, l'Hirondelle avait voulu leur enseigner une méthode de liberté. Les Fables n'excusent pas toujours le petit.
La Besace prolonge une méditation sur le pouvoir, dont nous suivons les lignes depuis La Cigale et la Fourmi. Elle s'y combine avec une méditation sur le pouvoir des fables : si Jupiter, en invitant à parler tout ce qui respire, n'a pas réussi, comment la fable peut-elle faire voir aux hommes ce qu'ils sont, et surtout comment ils se voient ?
Les Fables vont à l'échec. On ne les lit pas. Si on les lit, on les néglige. Si même on les apprend, leur récitation les momifie...
Telle la Besace.
Peut-être cependant peut-on relire un de ses vers :
On se voit d'un autre oeil qu'on ne voit son prochain.
Puis le relire encore, hors oeil de Lynx, hors oeil de taupe.
Manière d'inventer, avec plaisir divin et de lecteur, le troisième oeil.
Yves Le Pestipon |
22:58 dans
La Fontaine
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