« Un bâton de Serge Pey II »
mercredi, 13 février 2008
Un bâton de Serge Pey II
Je propose de lire deux poèmes de Serge Pey.
Ces deux poèmes sont écrits sur un même bâton, qui se dresse en ce moment derrière moi, et on les trouve ici sur le site de l'Astrée.
Les lire amène à les relire.
Les relire entraîne à les lire.
Ces deux poèmes, sur le même bâton, ne sont pas un jouet à forme double. Chacun est un, et leur union est une. Le bâton ne joue pas contre lui-même : il ne comporte pas ce redoublement à l'identique que le miroir constitue et fait proliférer. Il est la forme simple de la rencontre de deux poèmes qui sont autres, et qui inventent l'identité du tout en accentuant leur contour jusqu'à leur nécessité.
Le jouet à forme double joue contre lui-même.
On penserait volontiers le contraire : ce jouet semble plus fort que le jouet à forme simple... Le redoublement, en multipliant, permet apparemment d'envahir le monde, et pourrait sembler excellent... Mais ce redoublement est dangereux, car il fait perdre, pour le miroir, la chose en soi, le sujet, et donc la sensation du monde, qui est l'autre nom de Dieu.
C'est là une intuition vertébrale de Serge Pey dans ce bâton : le monde et Dieu s'expérimentent, pour nous, l'un par l'autre si nous évitons la fascination pour les miroirs.
Le joueur des miroirs ne signe que ses signatures.
Qui joue, en effet, avec le miroir, par le miroir, ne rencontre que sa propre trace, c'est-à-dire son absence, et ne contacte pas le monde. Il ne rencontre pas le vent du soir, la maison abandonnée, les chiens errants... Il perd la sensation des choses. Il ne rencontre même pas son visage.
Or, le jouet à forme double est l'outil de ce joueur des miroirs. Ce joueur en aime le redoublement. Il goûte la multiplication que le miroir produit, toujours par deux à l'identique, et jusqu'à l'infini, comme en toute notre société technique, qui fait des objets qui ne fonctionnent pas pour eux-mêmes, mais pour un objectif assigné... Il joue ainsi avec le jeu, qui s'entend à double sens de séparation, d'écart, et d'ensemble des règles établies avant la partie, et survivant à la partie. Hors de l'être, il joue avec la séparation de soi à soi produite par le miroir et dans la soumission à ce qu'il juge plus fondamental que le jeu à inventer toujours : le jeu préétabli et éternel, l'ensemble des règles fixes, et pensées de toute éternité, telles que chacune des parties n'est qu'un reflet se réfléchissant pour la proliférante gloire mortifère du jeu. Et ce jeu qui n'est pas le monde en sa réalité substantielle, c'est la raison du miroir, avec sa loi, son calcul et sa proposition perpétuelle de redoublement. Le pratiquer comme condition crue nécessaire pour toutes les parties, c'est jouer le jeu du miroir, ce négateur, porteur d'un athéisme mortifère, tueur séduisant du poème.
Le vrai joueur seul sait jouer à jouer sans le jeu ou jouer à ne pas jouer. Il est une image de Dieu sans Dieu dans l'athéisme des miroirs.
Dieu est sans Dieu, et il ne procède pas du miroir et, surtout pas de l'athéisme du miroir. Dieu procède, comme l'a formulé Maître Eckhart, de la négation du redoublement de Dieu. Ce redoublement de Dieu, présenté souvent comme le fondement de Dieu, est l'athéisme, qui peut se présenter, sous les couleurs de la preuve de l'existence de Dieu. De cela, les juifs et Mahomet nous parlent : qui met Dieu au miroir et le redouble par l'image, encore et encore, ne croit pas Dieu, et fait du théâtre, comme l'illustrent les charmantes églises diaboliques des jésuites. Et Dieu joue sans le jeu puisque il est logiquement Dieu, et que rien - et surtout pas le jeu -ne le précède.
Ainsi le jouet a forme double, si séduisant, est dangereux.
Il joue contre lui-même. Il est un suicide de Dieu sur la scène du spectacle des situations.
Car si Dieu se prête à ce jouet, et se met en scène, il se suicide. Témoins de nombreux poètes qui croient aux redoublements des miroirs, qu'on appelle parfois société du spectacle, et qui doivent se contenter de ne signer que leurs signatures. Cela sans fin, interminablement.
Le vrai joueur, qui est le poète, ou Dieu, quand il ne se suicide pas, fait une signature qui ne viendrait pas de lui, et que pourtant lui-même situe juste au dessous ou en dessus dans la marge des corrections.
C'est lui-même qui agit avec son doigt. Il n'est pas à forme double. Et par cet acte, tout est réellement mobile, la buée, le visage, le doigt, le tremblé des lignes et des corrections. C'est le monde en Dieu, ou Dieu en le monde. Tel est le poème, toujours spinoziste.
Le poème peut s'accorder à un autre poème, et constituer le poème, par deux poèmes réunis. Le poème peut, et sans doute doit, être trinitaire. Tel ce bâton de Serge Pey, formé de deux poèmes, qui font le poème, qui n'est pas la somme des deux, qui est autre, qui est leur tout, comme l'Esprit au Père et au Fils, qui ne sont pas frères de miroir, mais bien père et fils. Le Bâton est l'Esprit sensible et actif, que porte Moïse, le sourcier, ou le sorcier, ce qui est même chose, la chose, et donc le le sexe théologique en acte.
Le bâton n'est pas démoniaque, bien qu'il comporte deux poèmes, et que le diable se plaise aux doubles. Il n'est pas une structure en miroir qui se complaît aux infinis des redoublements séducteurs et stériles. Il est une unité par deux montant, comme une échelle, à l'aventure, et aux repas de l'infini, où Serge Pey invite la fin d'un de ses plus beaux livres.
Le second poème de ce bâton évoque un objet étonnant : la tasse avec la anse à l'intérieur.
Cette tasse n'est pas l'image inversée de la tasse avec la anse à l'extérieur. C'est une autre tasse, qui n'a pas pour fonction de faire boire, mais qui est, en elle-même, une manière de boire. Cette tasse n'est pas non plus la non tasse : La mauvaise poésie se boit elle-même sans tasse et c'est ce qui la rend plus particulièrement négligeable.
Cette tasse est, hors du néant, une tasse, mais elle fonctionne pour elle-même.
La tasse qui se saisit elle-même contemple l'eau chaude qui se boit elle-même devant la poésie qui prononce ses propres vers. On connait le poète et mystique rhénan Angelus Silesius : La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit.
La tasse de Serge Pey est sans pourquoi. Elle se saisit parce qu'elle se saisit devant l'eau chaude et la poésie qui se saisissent sans s'obliger au reflet, à la loi dangereuse du jeu.
Dès lors, cette tasse se range sur une étagère qu'elle invente dans une armoire parallèle à la vie.
De même que le vrai joueur joue sans jeu, et donc invente le jeu qu'il joue en le jouant, la tasse qui se saisit elle-même, invente l'étagère. La mauvaise poésie, elle, n'invente rien. Elle se complaît à son sucre et se détourne du contour des objets. Rare est la poésie qui prononce ses propres vers. Commune au contraire est celle qui prononce les vers des autres, les vers du miroir, envahisseurs du monde, et dangereux, pour la poésie.
La poésie est critique de la poésie comme en témoigne ce bâton. Elle est en cela parente de la pluie qui rentre par la fenêtre absurde et accentue le contour des objets. Elle est ce qui, par sa critique interne, absurde apparemment, et nécessairement venue par la fenêtre ouverte, tourne au monde hors du miroir et de la signature narcissique.
Cette poésie se saisit elle-même.
Elle est bien une tasse avec la anse à l'intérieur.
Elle n'est pas une absence de tasse, qui serait absence de forme. Elle ne se donne pas du goût avec un doigt d'argent.
Elle regarde son visage qui s'efface.
Les deux poèmes de ce bâton, offert place Marius Pinel dans le kiosque, tiennent par la saine trinité qu'ils inventent : le bâton fonctionne pour lui-même et il ne joue pas contre lui même.
Il ne signe pas que ses signatures. Il se tient de sa propre aventure, et nous pouvons, peut-être, par lui et en lui, sans nous redoubler, trouver notre anse à l'intérieur. Voilà aussi une manière de boire.
Yves Le Pestipon |
18:41 dans
Littérature
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