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lundi, 24 mars 2008

20 espaces pour ton apparition

Comme les livres sont innombrables, la plupart sont presque invisibles.

Quelques uns obtiennent publiquement espace d'apparition. Pas, pour l'heure, celui d'Agnès Birebent.

Inutile de le chercher aux librairies, ou même sur Google. Il est inconnu dans l'immense Bibliothèque. Il n'a pas de numéro ISBN. On le rencontre, paraît-il, aux Abattoirs à Toulouse. Peut-être en Roumanie. L'Astrée ici en installe image.

Le silence qui pèse sur les livres ne signifie rien. Le bruit pas davantage. C'est tout pareil. On peut déployer les images.

Agnès Birebent, avant de disparaître, et, sûrement, d'apparaître, a créé, ce qu'on appelle volontiers, d'un terme étrange, un livre-objet.

Disons que ce n'est pas un livre ordinaire. Il suggère d'en user, quand on le rencontre, hors seulement le lire, ou coincer par lui quelque fauteuil.

Ce livre a maintes faces.

D'abord, devant moi, quand je le tiens, je vois sa couverture, et pressens son arrière. Je vois la photo en noir et blanc d'un coin de mur éclairé, avec une canalisation qui descend, et à gauche un enfoncement sombre, où je distingue une maison. Un papier traîne dans la rue. Je n'y lis rien, mais en dessous, sur la gauche, je vois en lettres noires : 20 espaces pour ton apparition. Un peu plus bas, un nom d'éditeur, étant donnés, évidemment inexistant ailleurs que là.

Si je retourne le livre, toujours en noir et blanc, un mur, qui court vers la droite, avec une porte, sept fenêtres verticales. Une grosse poubelle apparemment fait angle sur la gauche. S'étend à droite un sol pas net, noirâtre, avec des taches blanches. On devine du gravier.

Le bâtiment représenté n'est pas engageant. Peut-être s'agit-il d'un atelier, d'une petite usine, d'un bout de caserne. Nulle lettre ne l'orne. Pas un mot de quatrième de couverture. Aucun personnage. Quand j'ouvre le livre je vois, sur une page essentiellement blanche, sauf, à gauche, un trou bordé de métal :

Je m'étonne de ma surprise à t'entendre mettre

au présent ce qui est passé de moi et de nous.

Voilà ce que je lis. Voilà ce que je relis. Comment ne pas relire ? Comment ne pas s'étonner de ma propre surprise de m'entendre tutoyé, bien qu'il ne s'agisse pas de moi, alors que je n'entends pas mettre au présent ce qui est passé de moi et nous. Je m'étonne. Ca m'étonne. Je lis. Je relis. Cette phrase est impossible pour moi, pour quiconque, car je ne suis ni moi, ni toi. et pas davantage nous, mais tout ça.

Alors j'ouvre.

Deux possibilités se présentent :

Ou bien j'ouvre le livre comme un livre normal en langue européenne. Je l'ouvre sur la droite, en ramenant vers la gauche la première page. Ou bien je l'ouvre sur la gauche en ramenant la première page vers la droite.

Je peux faire l'un et l'autre.

Si j'ouvre comme j'en ai l'habitude, je tombe sur deux pages largement blanches, mais, sur l'une et l'autre, j'ai à lire quelque chose. Je peux commencer, comme m'y porte l'oeil, par la page de droite, ou commencer, comme m'y porte ma mémoire des livres, sur la page de gauche.

En ce cas je lis : Pour te reconnaître affronter un à un tous les regards inquiets de mon étrangeté.

Si je suis l'autre procédure, je lis : arriver à l'âge qui te semble conduire au mien.

Clairement, je ne comprends pas, en dépit de l'immensité du blanc qui s'étale tout autour de ces fragments. Je ne parviens pas à les prendre ensemble, et à me prendre moi lisant, et étranger au toi, qui pourtant me désigne, et vif, puisque connaissant Agnès Birebent, je suis tenté de peupler de son étrangeté celle que me nomme son texte.

Alors, je referme. Je reviens à la page initiale. Je passe à nouveau devant la phrase première, celle qui commence par je m'étonne. Et je m'étonne encoe d'elle, et de moi. Puis je tourne la première page sur la gauche, vers la droite. Là je vois deux photos, en noir et blanc, comme deux cartes postales. Mais pour les voir dans le bon sens, il faut que je tourne le livre vers la gauche. Ainsi les deux photos sont horizontales, mais j'imagine que le texte, que j'ai abandonné, est, derrière elles, désormais vertical.

Dans ces photos, je vois des grilles.

Sur celle du bas, une grille très droite, qui encercle un bassin, peut-être d'une station d'épuration à la campagne. Je distingue des collines nues, quelques arbres, sans feuilles, le long de la grille. Ce doit être l'hiver.

Sur la photo du dessus, la grille est plus souple. C'est un grillage, avec des demi cercles en haut. Il semble protéger un chantier. Je vois un pylône, une grosse lampe et je repère un homme, penché, qui travaille. Sur la gauche, un arbre avec des feuilles. Ce n'est pas l'hiver. Des fils électriques traversent le ciel.

Ces photos ne me disent rien. Elles ne représentent pas des lieux que je connais. Pourtant j'ai déjà vu plusieurs fois, peut-être des centaines de fois, ces lieux, des chantiers, des espaces clôturés de grilles, dans des campagnes. Je les connais. Ils me connaissent. S'il y a tout un ciel qui se reflète dans l'étendue d'eau prise entre les grilles raides, je projette aussi tout un ciel dans ce ciel reflété, et ces arbres. Mais quel ? Et qu'y suis-je ?

Puis-je paraître là ?

Ce sont des espaces. Sont-ils prévus pour mon apparition ?

Pas ce chantier. Mais son image ?

Et suis-je pas au texte, moi, qui par derrière l'image court.

Suis-je devant ou derrière l'image ?

Alors je déploie le livre entier.

Il se déploie. Il s'étire. Il devient très long. Ce sont vingt photos en noir et blanc toutes dans le même sens, et derrière elles vingt pages, qui seraient tout à fait blanches, s'il n'y avait, sur chacune, un peu de texte, en noir.

Vingt espaces pour cette apparition de vingt paroles, ou d'une seule. Et vingt photos derrière pour l'apparition de ces vingt pages, ou d'une, et vingt espaces pour une image, ou vingt...

Le livre se déploie sous ma main.

Il est visible.

Il est visible qu'il n'est pas un livre.

Il est visible que le livre est invisible de par le livre déployé au bout de mon bras comme une banderole, ou un bâton. Je peux le suspendre. Je peux en faire le tour. Je fais le tour volontiers de ce livre, qui fait le tour de moi comme une ceinture. Et voici que s'installe l'espace où j'apparais, et disparais, comme le livre, par le livre, qui disparaît de totalement apparaître.

l'espace et rien d'autre et tu et rien d'autre

étonnante puissance de l'imagination à ne pas même croire la faiblesse de ses propres images

me rapprocher pour toi parti de l'éloigné par toi de ma vie

Voilà quelques phrases que j'appréhende. Et celle-ci encore :

Ce désir la folie affronter un réel qui ne m'attendait pas.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : 20 espaces pour ton  apparition 9:25 dans Littérature

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