accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« Des bougies dans la place »

mercredi, 19 mars 2008

Des bougies dans la place

L'acte vaut tous les rêves. Je n'ai pas craint de me rendre place Marius Pinel, samedi soir, veille du dernier tour des élections municipales, avec deux morceaux d'une même bougie.

Ce fut - nous l'avons vérifié - la dernière nuit de Jean-Luc Moudenc comme maire de Toulouse.

L'effet de serre a du bon. Cette nuit était délicieuse. Les jardins dégageaient des parfums de cerisiers, de lauriers, de mimosas... Je marchais. Je pensais au temps vécu, à l'Histoire, aux cubes rouges et aux cylindres jaunes dont Jean-Luc Moudenc a orné la rue d'Alsace Lorraine. Je me disais qu'une grande nostalgie montait en moi. J'avais écrit tant de textes sur l'Astrée où figurait cet homme. Mes deux morceaux de la même bougie étaient serrés dans ma main droite. J'avais mes allumettes à gauche.

Vers onze heures, quand j'y suis entré, la place Marius Pinel était vide. Pas un chien dans l'Espace canin ou sur les pelouses. Pas un jeune. Pas un vieux. Un air si doux circulait entre les tilleuls que je me sentais un homme très frais.

Heureux comme avec une femme...

J'ai pénétré le Kiosque. Au centre exact, j'ai installé ma bougie, petite pointe. J'ai entendu résonner le craquement de l'allumette. La lumière fut belle

Ensuite, j'ai posé ma seconde bougie sur une des quatre colonnes à pisser de l'Espace canin. Jolie petite flamme phare.

D'un banc proche de l'aire de jeux, j'ai considéré. Mon regard voyageait de l'Espace Canin au Kiosque, et du Kiosque à l'Espace canin. Ce redoublement créait un territoire, le nécessaire à métaphore, où je me trouvais, et que je constituais...

D'une pointe à l'autre, mon oeil et ma pensée déménageaient.

En Grèce, à l'embarquement pour Cythère, j'ai vu un gros camion rouge prêt au départ, celui des métaphoroi kythéron : Les déménageurs de Cythère. La métaphore déménage, Le déménagement métaphorise.

Michele Rosellini me parle de l'art de la pointe, au XVIIème siècle, dont elle prépare journée d'étude. Quoi de plus pointe que chacune de mes bougies, mais quelle vive critique de la pointe, par cette métaphore en acte ? La pointe pique, mais ma double pointe vacillante enfante la résonance comme une conque.

Ainsi ma pensée errait-elle place Pinel, entre les voix lointaines, les brises parmi les branches, les souvenirs de littérature, les bougies visibles, et le moment.

Les disciples dormaient pendant que le Chist souffrait à Géthsémani, la veille de la Croix. Jean Luc Moudenc dormait peut-être. Moi, je veillais. Veillais-je sur moi ? Veillais-je sur lui ? Veillais-je sur la place Pinel ? Je crois plutôt que la place Pinel veillait sur nous, comme une amie, en permanence, avec ses métamorphoses.

Quelle belle chose qu'une place !

Comme elle en laisse !

Je n'aurais pu mieux installer mes deux flammes. Sans doute, était-il tentant d'en poster une dans l'aire de jeux, au dessus du toboggan, sur la chouette marron jaune, d'époque prémoudencienne. Mais j'aurais trop ostenté l'oeuvre et le redoublement, quasi diabolique, du Kiosque par cette aire circulaire. Mieux valait placer une bougie au centre de l'architecture de Jean Montariol, là où la voix résonne, et d'où part notre aspersion au monde d'un peu de terre de la place Pinel. Dès lors, je devais placer l'autre bougie dans l'Espace canin, ce représentant du siècle neuf.

Je méditais. Je parcourais l'histoire depuis son origine circulaire vers son développement multiple, incertain, en patatoïde. J'allais du Cercle à l'Espace, de Platon à Newton, en passant par dessus l'aire où se tient la Chouette. Je franchissais les enfants pour atteindre au canin. Je renonçais à l'école primaire, au boulodrome, aux pelouses, ces territoires méritants, mais peu porteurs du nouveau siècle. Ainsi passais-je du monde clos, quoique sans murs - celui du Kiosque - au monde potentiellement infini, et puant, mais grillagé, fractal en tout cas, celui de l'Espace canin. Je fuyais l'antique classique pour les cyniques permanents. Je m'éloignais de l'être en soi pour m'avancer vers l'étre sentant la merde. Je soulignais la force de la révolution moudencienne, celle qu'un retour de la gauche à Toulouse allait interrompre, pour ramener peut-être aux fondamentaux, dont avait surgi le Kiosque, à l'époque du Front Populaire, et en hommage au rouge Marius Pinel.

De la musique impossible au souci de la crotte, le balancier de l'histoire... J'imaginais la Droite soucieuse de préserver l'Humanité des chiens crotteurs, qui évitent toujours les interdits, tandis que la Gauche désire faire goûter à l'Humanité la musique, mais crée des Kiosques tautologiques, où l'écho se recourbe, tel celui, si mémorable de la place Marius Pinel.

En ce lieu, deux rêves impossibles, parmi d'autres, se répondent : celui d'endiguer les crotteurs cyniques, celui d'une écoute commune et ouverte de la musique. Faut-il être Ulysse pour ouïr les Sirènes ? Faut-il être Hercule pour nettoyer les écuries d'Augias ?

Deux rêves : quelles nuits pour la démocratie !

Sur mon banc, tel un Perse sur un tapis, je voyageais dans ces pensées. Quel bonheur ! Je rendais grâce à la place Pinel qui m'offrait tant d'espace. J'aurais presque voulu mourir sur l'heure pour reposer en cendres sous son Kiosque, dans le parapluie renversé. La légéreté spirituelle du lieu m'aurait emporté.

Dire qu'on a si peu à vivre, et que la Place Pinel palpite !

Des jeunes sont apparus.

Le Professeur, le Professeur, criaient-ils.

Le Professeur, c'était moi. Ils m'avaient reconnu, se souvenant avec enthousiasme d'une récente nuit de rencontre. Ils me parlèrent. Je leur parlai. La place Pinel se peuplait. Des hommes promenaient leurs chiens. Des jeunes faisaient des parties dans le boulodrome. Une équipe assise en rond dans le Kiosque méditait autour de mon bout de bougie.

Mes petites flammes avaient peut-être contribué à multiplier les présences. Une fraternité en acte s'activait. Nul ne pensait à Jean-Luc Moudenc.

La résurrection commence par la mort.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Des bougies dans la place 14:12 dans Place Pinel

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.