« Pourquoi acheter un tableau pédophile ? »
jeudi, 13 mars 2008
Pourquoi acheter un tableau pédophile ?
Souvent, j'ai cherché une prison.
Je me voyais dans une tour, haute, tranquille, avec belle vue, et jeune fille dans les cours inférieures pour nourrir des oiseaux. J'aurais pu lire, écrire, rêver, sentir, éviter les mensonges communs.
D'une présidente de tribunal à qui je demandais comment passer quelque temps en prison sans tuer, ni voler personne, j'eus cette réponse : Fais un outrage à magistrat, viens dans mon bureau. Outrage moi. Je te boucle.
Malheureusement, les prisons sur lesquelles régnait la dame n'étaient pas fort convenables. On n'y avait pas vue dégagée sur les montagnes, et les jeunes éleveuses d'oiseaux n'étaient pas garanties. Je gardais donc mon outrage.
La tentation des prisons demeure.
La semaine dernière, sur le Corso, à Rome, nous cheminions Denis Favennec et moi, après avoir pris un chocolat au Greco avec Marie de Marcillac.
Nous allions d'église en église. Notre âme était apparemment pure comme à l'ordinaire. Le péché ne voulait pas de nous. Notre infamie n'intéressait personne. L'air était léger. Rome est délicieuse.
J'avisai une boutique d'antiquaire, qui faisait galerie d'art. On y voyait des anatomies postmodernes, simplement obscènes, des sièges, des chandeliers, une belle Marie-Madeleine renaissance, quelques ivoires peut-être. Je remarquais, derrière la vitrine, sur un mur gauche, un tableau pédophile.
C'était visiblement une oeuvre du premier XVIIIème siècle français. La marchand nous le confirma. Il proposait un prix honnête, que, sans être fort riches, nous pouvions imaginer payer.
Ce tableau était une honte.
On y voyait divers enfants cul nu, et en costume, se livrer dans un salon à diverses activités. C'était raffiné, bien peint. Pas coupable. Assez technique. Rien ne saurait faire pardonner pareille oeuvre.
Pourquoi ne pas l'acheter à deux ?
Nous en disposerions chacun pendant six mois de l'année. Pendant ces six mois, chacun, nous l'installerions chez nous, et nous inviterions des convenables, des sincères, et, si possible, des ennemis. Par bonheur, nous pouvons espérer n'en pas manquer. Le reste du temps, secrètement, nous retournerions notre tableau.
Devant la double indignation suscitée par la possession ostensible de ce tableau de valeur, et par l'affichage de ce sujet, nous serions réprouvés. On nous dénoncerait. Nous passerions six mois en prison, juste après avoir remis, comme de droit, à notre comparse, le scandaleux tableau. Celui ci l'afficherait à son tour six mois, en présence des invités, le retournerait pour son usage personnel, puis partirait en prison, non sans avoir remis l'inadmissible image en bonnes mains.
L'alternance nous enchantait.
Le plan était parfait.
Nous ne l'avons pas suivi. Rome est trop belle. Il y avait tant d'admirables églises à voir le lendemain. Impossible ne pas marcher de beauté en beauté, et ravis. Nous étions condamnés à la liberté par multiplication des splendeurs.
Yves Le Pestipon |
17:09 dans
De pictura
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