« Un peintre et sa fille »
mercredi, 12 mars 2008
Un peintre et sa fille
Je venais de toucher la Consolante, le nouveau roman d'Anna Gavalda, dite la bienfaitrice, dans l'Express, vu à un kiosque tout à l'heure.
Je venais de toucher la Consolante pour la deuxième fois. D'abord à la Fnac de Toulouse et, vers 18 heures, chez Privat. Comment éviter la Consolante ?
Je suis passé, ayant reçu, apparemment suffisant consolamentum, de ce futur considérable succès.
Je suis descendu dans la librairie Privat voir des livres. Au sous-sol, il y a le Salon Privat. Souvent, y sont empilés des ouvrages d'art en solde. Je voulais voir.
D'abord, j'ai aperçu des cacahuètes, des verres, des bouteilles. Une voix de femme m'a attrapée : Ah, bonjour ! Il y avait des femmes nues sur tous les murs. La femme habillée s'appelait Valérie Allonsius. Je ne l'avais pas vue depuis quinze ans peut-être. Je la voyais. C'était elle.
Valérie Allonsius quinze ans plus tard.
Moi, également.
Mon passé avec Valérie Allonsius se borne à quelques échanges dans deux ou trois galeries toulousaines, et une fois, chez elle. Je crois me souvenir qu'elle cuisinait bien. Elle avait une toute petit fille. Elle présentait les oeuvres de Patrick Guallino dans une galerie qui a disparu.
Après un vernissage, lors du repas, Valérie Allonsius apparut comme la fille d'un peintre, dessinateur. Son appartement était plein des tableaux et des dessins de son père. Mon ami Serge Arnaud m'a convaincu d'acheter un portait de chat.
J'ai ce chat quelque part.
A l'époque, je courais les galeries. J'achetais des tableaux. J'avais de multiples amis peintres. Je fréquentais les vernissages. Je discutais des mérites des oeuvres de Renée Aspe, de Max Savy, de René Izaure...
Mais, cet après-midi, Valérie Allonsius était devant moi. Et tout autour de nous, encore des oeuvres de son père, des dessins, des esquisses, des gouaches datant du tout début de sa carrière, vers 1943. Uniquement des nus de femmes.
Valérie Allonsius les mettait en vente.
Son père est mort en 1995.
Je lui demandais si elle avait encore beaucoup d'oeuvres. Elle me parlais de plusieurs milliers. Sa famille en avait d'autres.
J'imaginais.
Je fis le tour des nus. Ils comportaient, logiquement, des fesses, des bouches, de seins, des chairs puisantes, les sexes bien visibles souvent. Ils manifestaient un dessin sûr, mais à styles variables.
Pas de style.
De la technique. Allonsius était professeur.
Des dessins d'une époque, toute une époque.
Allonsius avait fréquenté Cocteau, selon sa fille.
Je viens de le chercher sur Google. Même Google se tait. Des miliers d'oeuvres, pas un mot de Google.
Sa fille seule. Elle mettait en vente, dans le salon Privat, à Toulouse, patrmi des milliers de livres. J'étais l'unique présent. Elle me proposait de rester. J'avais à faire. Elle me parlait encore de l'oeuvre de son père. Je me repliais dans ma gueule.
Valérie Alonsius me disait que sa petite file avait désormais dix sept ans. Moi-même, j'ai plus de cinquante ans. Voilà plus de quinze ans que je n'ai pas pensé à Valérie Allonsius. Elle n'a pas pas pensé non plus à moi. Et nous sommes face à face, avec toutes ces femmes nues, oeuvres de son père, qu'elle aimerait me vendre. Mais moi, j'ai déjà un chat.
Valérie Allonsius doit faire quelque chose avec l'oeuvre de son père. Elle a sûrement besoin d'argent. Elle cherche à vendre toutes ces femmes. Ca doit lui faire mal quelque part, à Valérie, tout ce désir de père à vendre. Mais où ? Comment ?
Que faire des oeuvres d'un père ?
Valérie Allonsius, qui fait des bijoux, doit ronger cette question.
Encore, si son père était génie !
Je suis dans la vente de son deuil. Je ne mange même pas un cacahuète. Je ne la console pas. Elle ne me console pas. Nous ne savons pas s'il faut nous consoler. Nous n'avons pas de bienfaitrice pour nous aider.
Elle doit penser que j'ai vieilli. Je me dis la même chose d'elle, Nous n'allons pas nous raconter. Toutes ces femmes nues sont belles. La photo du père de Valérie est émouvante. Les petits biscuits sont probablement mangeables. Mais le vrai bon roman est à vendre à l'étage supérieur.
Ici, les femmes nues d'un père mort encerclent des cacahuètes, tandis que je m'éclipse vers l'Astrée.
Yves Le Pestipon |
18:20 dans
Coïncidences
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