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« Le petit pan est mort »

dimanche, 13 avril 2008

Le petit pan est mort

Vermeer fait du dégât, dans la Recherche. Accaparé par Odette, Swann remet sans cesse sa plaquette sur le cygne de Delft ; quant à Bergotte, on s'en souvient : Petit pan de mur jaune, petit pan de mur jaune... et il meurt.
En meurt-il ? Rien de moins sûr. Quelques patates mal cuites y ont peut-être leur part. Puis le petit pan n'est que le symptôme, après tout, d'un plus vaste dégoût : son évidence, sa perfection éclatante et vivante font soudain froids et lourds les écrits de Bergotte.
De sorte que, terrassé par le reflux de son oeuvre, l'écrivain succombe aussi à une indigestion de mots : entre pomme de terre, lettre morte et petit pan il faut choisir, on ne peut pas tout avaler.

Au fait, y a-t-il un pan de mur dans la Vue de Delft ? A y regarder de près, ce qui y ressemble le plus serait plutôt un morceau de toit vivement éclairé par le soleil entre deux tours sombres ; - on soupçonne Bergotte un peu myope, prenant pente de tuile pour mur porteur, et emporté par un lapsus fatal.
Pressé de nommer à tout prix ce qu'il voit, l'écrivain fatigué se répète, les mots le harcèlent et le petit pan vertigineux le fascine pour finir : une chose peinte, qui n'a de nom dans aucune langue, lui dévoile le néant de ses livres.

Mais qu'il songe, avant de plonger, à un mur et un pan, voilà qui n'est peut-être pas hasardeux : le mur fait obstacle, on le sait, à qui veut le pénétrer - sauf à se faire passe-muraille. Bergotte ne passe pas le tableau, il regarde fixement le fond qui remonte jusqu'à ce que le pan se fasse pomme de terre. Il voit une chose au lieu de voir la vue.
Voir un mur là où il n'y a que peinture, c'est fixer le corps d'un seul côté de la toile ; c'est oublier que la Vue de Delft est une vue, justement, c'est-à-dire quelque chose qui n'est plus à voir parce que quelqu'un s'est tenu là, un jour, et a vu pour toujours.
Nul besoin d'en rajouter ou de revoir sans fin ce qui l'a été : Bergotte y achoppe, et se laisse aveugler au lieu de couler doucement dans le con des couleurs. La Vue n'est d'ailleurs qu'un passage du rouge au jaune, selon que la lumière atteint la ville ou s'en retire.

Quant au pan, qui est panneau (c'est-à-dire piège grossièrement tendu, comme muleta ou Véronique : "Je ne sais si ce fut panneau ou ignorance" ressasse Swann citant Saint-Simon), le prendre pour un tout est l'erreur majeure. Ce pan, il faut le déplacer de toit en toit comme la radieuse journée qui traverse les murs, et en faire métaphore dans les anneaux nécessaires d'un beau style. Ce à quoi Bergotte échoue, tant il s'obstine à demeurer d'un seul côté du langage : celui où les mots tuent les choses qu'ils dépeignent.
Or le propre du petit pan (qui est tout sauf le Grand Tout), c'est de n'être ni mur ni toit, et d'échapper à l'emprise d'un seul mot. Le petit pan appelle métaphore, dévoiement et variété de la vue pour que son éclat précieux se perpétue.

Comme le note Yves Le Pestipon dans Le "t" manquant de Catleya III , le pan fait ou ne fait pas trou dans l'oeuvre, qu'on peut ou non traverser par ce gué. Le pan est un pont - celui qui fait défaut au premier plan de la Vue de Delft , précisément, pour qu'on touche au-delà de l'eau la cité des pans.
Mais ce trou-là, s'il laisse passer la lumière qui fait voir la peinture, n'est nulle part ou partout sur la toile : on ne peut voir le visible qu'à travers un trou, comme le remarque Léonard, mais dans l'art ce trou est sans lieu - ou plutôt, il est le lieu du tableau, comme la Vierge est le lieu du Christ, comme une femme est le lieu d'une robe. En fixant le pan, Bergotte ferme à la fois l'Oeil et le trou : le mauvais repas n'a plus qu'à remonter.

Car il faut que le regard se perde s'il veut connaître le tableau, il faut qu'il erre dans Delft-Jérusalem suspendue entre ciel et canal, entre les nuages rapides qui voilent et dévoilent les pans, et l'eau où ils flottent jaunes et bleus sans réplique.
Il faut que meure l'optique du grand Pan pour que l'image sorte du cadre, et que les corps traversent enfin la peinture.

Tout tableau est un Styx, qu'on passe en déplaçant des mots - ou en cuisant un peu mieux ses patates.

Denis Favennec | Voir l'article : Le petit pan est mort 22:23 dans De pictura

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