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« Etre mort place Pinel »

samedi, 31 mai 2008

Etre mort place Pinel

S'il est généralement facile d'être mort, la place Marius Pinel peut néammoins encore aider.

Le principal inconvénient de la mort tient au manque de satisfactions qu'elle procure. Comme nous aimons fort les vanités, la perspective de notre corps décomposé dans la terre, mangé par des oiseaux, ou séchant au milieu des sables ne nous fait pas plaisir. Qui flattera notre ordure ? Par bonheur, nous avons les tombeaux.

Hélas, les cimetières modernes sont navrants.

Outre la laideur des caveaux, nous devons y déplorer la modestie.

Même les grands de ce monde sont interdits de pyramide, de dolmen, de splendide tombe publicitaire le long d'une avenue. Il faut pourrir humble sans titres ni statues.

Nul moyen dans un caveau contemporain de mettre superbement en résonnance notre disparition.

Un tel constat, plusieurs fois, a failli me détourner du désir de mourir. Peut-être ferais-je mieux, finalement, de me consacrer aux gambades et aux chants. Comment un homme de ma qualité pourrait-il se satisfaire d'une mort sous plaque de granit, sans réel monument, sans parole multipliée, ni possibilités de miracles ?

Le kiosque de la place Marius Pinel m'a sauvé de ces doutes.

Elégamment construit au centre ancien de la Place, il dresse ses dix colonnes vers une voûte circulaire et concave qui renvoie le son vers le sol. Celui-ci, constitué d'une plaque de béton posée sur un espace vide entre à son tour en vibration, si bien que tout corps doué d'ouïe placé dans le Kiosque perçoit en toute sa chair une étrange résonnance. Les enfants qui s'y essayent sont conquis.

Le Kiosque ménage un volume sous son sol. Neuf petits losanges de jour y donnent accés. Par eux on aperçoit un chaos de débris pareil à l'origine du monde, ou à sa fin. Au centre de l'espace circulaire ainsi caché et offert, s'étale un parapluie renversé que les spécialistes connaissent bien, et qu'ils n'ont, évidemment, jamais pu toucher.

Quoi de plus beau, étant incinéré, que d'être jeté dans cet espace, jusqu'au parapluie, et peut-être même dans le parapluie, par neuf mains amies ? Mes cendres se mêleraient aux feuilles, aux papiers gras, aux vieilles bouteilles de bière, aux journaux, aux coquilles d'escargots. Quand des amants viendraient s'allonger et s'enlacer la nuit sur le sol du Kiosque, la vibration des corps serait leur ciel. Lorsque des poètes ou des enfants essayer aient leur voix sous la voûte, les résonnances se mêleraient à leur poussière. Quand des visages se tourneraient, depuis la Place, vers le monument, leur lumières humaines caresseraient leur dispersion.

Le Kiosque de la place Marius Pinel me ferait un bon tombeau. Je n'y voudrais ni mon nom, ni ma figure. Je le voudrais aussi muet de ma présence qu'il l'est du parapluie renversé qu'il contient. Mort, je serai frère en ombre de ce retournement discret.

L'idée m'enchante tant que je doute que nul ne l'ait eue avant moi. Peut-être ce Kiosque est-il déjà le tombeau de nombreux individus sensibles. Une foule de cendres le peuple. Les joueurs de pétanque, les enfants, les promeneurs de chiens et les employés municipaux apparemment chargés de l'entretien des pelouses ne sont, tout autour de lui, peut-être, que des rêveurs de tombeaux, s'imaginant déjà réduits en cendres, dans les profondeurs désirables. Nous nous suspectons tous de désirer mourir.

J'en suis là. Parfois je veux ardemment le Kiosque. Parfois, je m'en éloigne. Je le voudrais pour moi seul, mais je sais que sa valeur tient aux rêves multiples qui y convergent. Il est le puits fécond des âmes de la Place. Il est la tour où s'honorent nos babils. Notre mort résonne par son Ptyx.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Etre mort place Pinel 18:46 dans Place Pinel

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