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« Le Rat de Ville et le Rat des Champs II »

samedi, 21 juin 2008

Le Rat de Ville et le Rat des Champs II

Le Rat des Champs est son propre maître. Il n'a pas besoin d'une Hirondelle pour l'avertir de croire au mal avant qu'il soit venu. De lui-même, il observe le monde, décide, fonde son jugement en théorie, se met à l'écart des dangers que lui fait craindre le bruit.

A l'inverse des Petits Oiseaux, il sait voir, ou plutôt ici, entendre, employer une expérience, choisir. Comme l'Hirondelle, cependant, il a, en quelque manière, voyagé, puisqu'il a accepté de passer des Champs à la Ville. Il peut comparer, juger, agir par expérience. Ce Rat n'est pas resté peureusement, confortablement confiné aux Champs. Il s'est risqué à la Ville, à l'invitation fort civile, de son ami. Il est un aventurier de l'amitié et des pays.

Il illustre ce qui se formule au début de la fable 8 :

Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Certes, la masse des voyages ne fait pas le sage, mais il est possible, à condition de s'en donner les moyens, de beaucoup retenir et donc d'éviter d'être, selon la boucle admirable de cette fable, esclave retenu.

Le Rat, de ce point de vue, est tout l'opposé de l'Agneau, qui semble n'avoir jamais vu de Loup, quand survient cet animal plein de rage. Il engage débat comme s'il était effectivement possible de débattre avec un Loup. Mieux vaudrait fuir, et, surtout avoir fui. La maturité du Rat s'oppose à la jeunesse tendre, inexpérimentée de l'Agneau et des petits Oiseaux. Il sait dire Adieu. Il sait rompre, comme le laisse entendre la rime ultime de sa fable, et donc éviter, en tout autre sens, - celui qu'emploiera le Roseau - de rompre. Il sait se replier, donc plier. Il sait rompre avec ce qui peut l'interrompre, donc corrompre. Il sait rompre pour ne pas rompre. Il fonde la continuité de sa vie, et de son plaisir, sur son adieu.

Comment fait-il ?

On l'apprend aux tout derniers vers.

D'abord, ce Rat s'ouvre à l'autre. Il s'adresse à son compagnon. Il ne le condamne pas. Il l'invite. Il lui propose une expérience. Il fait de lui un égal. Belle pédagogie sans position de maître : Tu m'as appris par expérience, je vais t'apprendre par expérience. On verra... Ce Rat admirable pratique la réciprocité de la civilité.

S'il le fait, c'est qu'il est sans amour-propre qui le rendrait raide comme un des deux Mulets, ou peut-être comme l'Homme de la Besace, et bientôt comme L'Homme de l'Homme et son image. Il ne se pique pas de festins de Rois. Il le sait. Il ne prétend pas comme le Mulet de la Fable IV, ou La Grenouille de la Fable III, ou même Le Corbeau de la Fable II, ou la Cigale de la Fable I être, en quelque manière, par contact, au dessus de sa condition. Ce Rat se sait rat. Se croire roi ne fait pas son moi.

Or, c'est cette absence d'amour-propre, et plus précisément de vanité, qui lui permet de plier, comme pliera plus tard, en fin de livre, le Roseau. Ce Rat n'a pas pas peur d'avoir peur. Il ne fait pas le fier-à-bras. Il sait qu'il est mortel, contrairement peut-être aux petits Oiseaux et à l'Agneau, et il sait surtout que le plaisir qu'on goûte est fragile. La Cigale, en revanche, dès la première fable du Livre, n'avait pas peur, par exemple du temps qui amène la bise. Elle était toute au plaisir. Ne vous déplaise. Sa vanité l'empêchait de craindre la Fourmi... De même pour le Corbeau, la Grenouille, et surtout le Mulet du fisc... Le Rat est, en quelque manière, le successeur de Maître Loup, celui qui court encor, car il craint par avance, avant d'être esclave retenu, un rien. Ce Rat, comme ce Loup, se soucie d'un bruit, d'un rien, et il l'avoue. L'un et l'autre se connaissent. On voudrait dire, avec Pascal, qu'ils se savent Roseau.

Ils sont donc pensants.

C'est là sans doute la troisième condition – capitale – de l'acte du Rat : ce Rat pense en général. Il formule un principe, qui fonde toutes sortes de comportements possibles : Fi du plaisir que la crainte peut corrompre.

Ce Rat pose une limite forte. Il se montre exactement critique. Il trie. Il fait un choix. Les érudits verront sans doute l'origine de sa pensée chez les épicuriens... Cette érudition n'est pas l'essentiel. La Fontaine ne dispose pas ses fables pour faire histoire de la philosophie. Il raconte des actes, et invite, par dispositif, silence et quelques indices, à penser. Or, l'important, c'est que ce Rat dispose, à la différence des petits Oiseaux, mais peut-être pas de l'Agneau, d'une morale générale. Certes, la morale ne suffit pas – le sort de l'Agneau le montre – mais il est nécessaire de poser, avant d'agir, une frontière fondatrice entre l'acceptable et l'inacceptable.

Pas d'acte heureux sans pensée critique.

D'où le Rat tenait-il ces choses ? Sans doute pas d'un certain Magister. Il ne paraît pas de ces rats qui les livres rongeants se font savants jusques aux dents... Il mange tout à loisir... Son savoir est léger, rustique, de bonne race. C'est un savoir de roi.

Ce Rat, sans maître, et qui se tire d'aventure, pourrait être un bon maître. Mais gare à qui voudrait réduire son acte à une doctrine. Tirer du Rat de Ville et du Rat des Champs une morale du retrait systématique aux champs, belle erreur ! Aux Champs se tient le Loup. Les repas peuvent y être interrompus. Il n'y a pas de paradis sur terre. Le Rat n'est pas un Gourou, ne doit pas être pris pour tel, mais on peut délicieusement être Rat si l'on sait dire adieu.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Rat de Ville et le Rat des Champs II 15:25 dans La Fontaine

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