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« Quelques notes place Pinel »

dimanche, 22 juin 2008

Quelques notes place Pinel

Je viens d'entrer place Pinel, ce soir de Fête de la Musique. Il est onze heures dix. Le Kiosque est vide. Aucun musicien. Aucun artiste. Je suis soulagé.

Un orage se prépare. Du vent agite les tilleuls. Au nord de l'Aire de jeux pour enfants, un groupe de femmes et d'hommes parlent bruyamment. Ils ont des berceaux. Ils sont une quinzaine. Deux petits garçons jouent à la balançoire dans l'aire de jeux.

Je suis entré dans le Kiosque. Je me suis mis à écrire sur son rebord nord dans un carnet noir. J'ai d'abord essayé ma voix. Le Kiosque fonctionne. Mon corps fonctionne. Je respire largement.

Maintenant, j'écris au hasard. Ecrire, sans doute pour écrire, dans l'écoute des bruits de la place Pinel, vent dans les tilleuls, cris des enfants vers l'aire de jeux, voix de leurs parents, au loin quelques rumeurs de voitures... Ces bruits me rappellent ma propre enfance. J'en ai la mélancolie. Il est incontestable qu'une grande tristessse me tient place Marius Pinel, mais je tiens à cette tristesse.

Je n'ai pas pris de téléphone. Je n'appellerai personne. Mon projet est de photographier sous le Kiosque ce qui reste du parapluie, car j'ai aperçu, dans des photos récentes, prises au hasard avec des américains, qu'il se dégrade. Quoique protégé par la coupole du Kiosque et par sa dalle de béton, il se désagrège. Il est aussi fragile que mes mains qu'envahit par étapes la maladie de Dupuytren. Lui, il perd son tissu noir que les insectes doivent ronger. L'humidité le pourrit. Est-il possible que ce parapluie renversé disparaisse ?

Oui. Il va disparaître.

Mes actes de photographie, mes écritures sur l'Astrée, et peut-être ma vie auront pour sens m'avoir fait témoin du parapulie.

J'écris, dans cette pensée, ce soir, fête de la Musique.

J'écris, et je cesse d'écrire. J'écris dans une langue aussi fragile que le parapluie. Je forme des lignes presque informes sur mon carnet noir, alors que j'ai dans ma poche Quelque chose noir de Jacques Roubaud

.

Cela, c'est mon deuil. Je voulais le faire. J'écris. Je cesse d'écrire. J'aurai encore à écrire. Telle est ma permanence. Le parapluie ne cesse de se dégrader. Le vent agite les tilleuls. C'est le premier soir de l'été. Des enfants jouent. Je joue. La place Pinel m'entoure comme une bonne mère.

Je pourrais être à Marseille. Je pourrais être n'importe où, par exemple à Fougax-et-Barrineuf. Je suis place Pinel. La place Pinel m'installe. Je suis cette installation qui installe la place autour de mon deuil.

Les enfants, les parents sont partis. Je suis seul place Pinel. Désormais je suis assis sur un banc Centaure devant l'aire de jeux pour enfants. Je peux voir sur ma gauche le Kiosque et, au loin, derrière le toboggan et la balançoire, à droite du boulodrome, l'Espace canin.

Un chien aboie quand j'écris cette expression. Faut-il qu'un chien proteste chaque fois qu'on pense à l'Espace canin ?

Et un chien aboie encore. Le vent est de plus plus fort. Il emporte des feuilles au sol. Je tente d'écrire dans la fièvre de ce vent. L'odeur des tilleuls me submerge.

Je ne comprends pas que les surréalistes aient voulu écrire sous la dictée de l'Inconscient, comme s'il fallait des forces profondes, inconnues. Il suffit d'écrire sous l'action immédiate de la place Pinel. Tant d'événements se produisent simultanément qu'ils ne peuvent être retenus, et moins encore découpés, par les notes que je jette à la page, même si j'accrois ma vitesse, et donc l'informe de mon écriture : le passage d'une sirène de voiture, un bruit de moto, des sifflements, les voix au loin, l'odeur insistante des tilleuls, moi qui écris, la vacuité en attente du Kiosque, le dispositif des lampadaires, et, de nouveau, une voiture, avec peut-être des amoureux, qui cette fois s'arrêtent. Le vent se relance mieux que les symphonies. Je ne sais à quel mouvement il passe. Cette fois, il soulève jusqu'aux feuilles de mon carnet noir. Je cesse. Je vais lire un peu Quelque chose noir.

Ton état, hors lumière, ne peut être pensé cela veut dire que je ne peux pas penser sa trace en moi-même.

Je lis cela page 111 dans mon édition. Le titre du poème est Dans cette lumière, II

Cette lecture m'oblige à photographier immédiatement le parapluie renversé sous le Kiosque par un des petits losanges d'accès à l'espace inférieur. J'ai mon appareil. Personne sur la place. J'y vais.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Quelques notes place Pinel 10:32 dans

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