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« Redite et répétition »

vendredi, 27 juin 2008

Redite et répétition

Enfant, on condamnait mes répétitions.

Dans mes devoirs, quand un mot se répétait, un trait rouge apparaissait. Un gros patatoïde de couleur entourait... Fallait chercher des synonymes... On m'offrit un dictionnaire adéquat. Je l'ai toujours. Il est noir.

Bien écrire, c'était éviter les répétitions. L'art consistait à varier les mots, à trouver des périphrases. Une bonne plume ne se répétait pas. Sous ces leçons se cachait l'idée que l'on ne doit jamais revenir au même. La répétition serait une laideur et une faiblesse. Le style exigerait tension au plus bref vers le neuf. C'était une éthique, une érotique, et une théologie : on vous apprend par l'art d'écrire le comportement en ville, au lit, et au divin.

L'horreur enseignée des répétitions se heurtait à leur évidence chez des écrivains. J'en notais partout, chez Balzac, Hugo, Zola, et aux poèmes. C'étaient là manières d'auteur, me disait-on. Je n'avais pas à les imiter. Ce qu'ils faisaient avec génie, je le ferais, si je m'y risquais, avec de grosses pattes d'ours.

Quand je me mis un peu au théâtre, j'appris la nécessité des répétitions. Le professeur qui nous entraînait à Ruy Blas, au Lycée Edouard Herriot de la Roche sur Yon, alors qu'elle bannissait les répétitions dans nos copies, prétendait en manquer quand il s'agissait de la scène. Nous n'avions pas suffisamment de répétitions. Nous les désertions trop. Nous ne serions jamais prêts. Les répétitions étaient la condition nécessaire pour l'incandescence d'un soir.

Nous répétions donc. Moi qui devais jouer, à quatorze ans, Don Guritan, vieil amoureux ridicule de la reine d'Espagne, je redisais méthodiquement : en mille six cent cinquante, j'étais près d'Alicante...

J'y trouvais plaisir. Répéter mots et rimes m'enchantait. J'aimais ces retrouvailles sur la scène, entre comédiens, et même avec quelque filles, dans cet espace étrange du lycée Edouard Herriot : la salle de théâtre. La répétition était une obscure activité érotique. C'était honteux, puisque invisible aux yeux communs, mais vital pour l'exercice de nos actes futurs, censés splendides. Nous ne racontions les répétitions à personne. Nous y participions comme à un rite. Nous savions que la cérémonie publique serait leur terme, leur gloire, et leur oubli.

A leur égard, j'oscillais entre ivresse et dégoût.

Je me mis à écrire des poèmes.

Les mots revenaient. Leur retour me plaisait. Il me semblait, quand j'écoutais les chansons, sentir de profondes raisons pour cette répétition. Ne me quitte pas devait se dire plusieurs fois, toujours avec le verbe quitter. jamais abandonner, jamais laisser. Jamais chasser.

La répétition me paraissait la condition de la beauté. De la beauté, ou de la force, ou du plaisir, ou presque de l'orgasme ?

J'oscillais. J'oscille encore.

Le vieil interdit des répétitions me tient. Je les admets comme professeur. Il faut bien répéter pour qu'entre dans les petites têtes des étudiants quelque chose. Mais quel mépris pour cette pratique et pour les étudiants ! Quel rêve d'une parole rectiligne, jamais en retour sur place, toujours élancée avec mots frais vers le ciel clair ! Ah l'élan, loin des ruminants !

Faiblesse ou tyrannie, la répétition me paraît coupable. Staline et les vaches répètent.

Je pense aussi le contraire. Je pense, ou plutôt, j'éprouve le contraire. C'est mon corps qui parle, ma bouche, mes organes, mon coeur, mon sexe. Tout ça est répétitif. Le sexe est un répétiteur né.

Heureusement, pour le justifier, j'ai le Gaffiot.

Mon gros dictionnaire latin fourbit ses sophismes.

Repeto, is ere, signifie, selon Gaffiot, chercher à atteindre de nouveau, attaquer encore, et même rappeler, remettre en mémoire. Ce verbe se compose du préfixe re, qui indique la réitération, et du verbe petere, qui dit demande, quête, interrogation, désir.. Répéter, c'est demander encore, désirer encor, repasser une fois encore sur les chemins du désir pour désirer encore... La répétition, passage par le même, si elle peut passer pour ennuyeuse, est d'abord désir, chemin d'Ulysse vers Pénélope... Plus je désire, plus je désire dans l'éveil même du désir. La répétition propose ce que René Char donne pour définition de la Poésie : c'est l'amour réalisé du désir demeuré désir... Répéter est la demeure mobile du désir dans le retour. C'est la Maison du Berger et l'alliance de la mémoire et de la foudre. Poésie est fille de Zeus et de Mnémosyme...

La haine de la répétition est une haine du poème. Cette haine dit la volonté stricte d'une économie du discours conforme aux règles du commerce. Il faut du rapide : la monnaie, quand elle circule vite, la richesse s'accroît. Une certaine efficacité politique exige la vitesse des signes, qui devient vertu. Le désir passe de lieu en lieu sans retour. La mémoire est un poids. La légèreté rectiligne, l'idéal.

J'aime ce mouvement léger. L'échange monétaire me ravit. J'aime Voltaire, mais j'aime aussi qu'Ulysse se répète vers Pénélope. J'aime les vers. J'aime le son du cor le soir au fond des bois...

L'Ecole, en m'inculquant la haine de la répétition, m'enseignait la haine de la poésie. C'est sa fonction.

La répétition est une discipline nécessaire. Pas la redite.

La répétition n'est pas la redite.

L'anaphore est l'élan vif du même en effervescence.

La redite n'est pas la répétition.

La répétition hait la redite, qui est une reddition du désir.

La redite est la redite.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Redite et répétition 15:02 dans Littérature

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