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« Le vol libre contre les cupules »

lundi, 4 août 2008

Le vol libre contre les cupules

Le Roc d'Albine est un empilement de blocs de granit au dessus de la vallée du Thoré, sur le versant nord de la Montagne noire.

Du haut ce roc, traditionnellement appelé l'Agatsol, on aperçoit un immense paysage. Un article d'André Soutou, publié dans la revue Folklore, au numéro 82 avait attiré sur ce roc l'attention de Jean-Pierre Nizet et de l'auteur de ces lignes. Cet article s'intitule ; Toponymie mythologique de quatre pierres gravées du Languedoc : La roche à bassins du Roc d'Albine.

André Soutou, personnage capital pour moi en raison de son opuscule sur les chronogrammes, indique que le plus haut rocher du Roc d'Albine porte deux bassins, taillés de mains d'homme, et dont la proximité a fait dire à la tradition populaire qu'il s'agit de la trace d'un pied, et plus précisément du pied de Samson.

André Soutou précise que l'Agatsol est la seule pierre à cupules du versant nord de la Montagne noire.

Comme nous étudions celles du versant sud, nous sommes partis en recherche. D'abord, nous avons vérifié l'absence de toute cupule, ou de gravure préhistorique sur l'immense Roc de Peyremaux, qui se dresse, parmi les forêts, sur la crête de la Montagne noire. La puissance de ce lieu interdisait peut-être aux hommes de s'y risquer pour inscrire. Comment savoir ? Les lieux dits Pierre mauvaise, tels Peyremale, sont assez souvent associés aux cupules, mais la distribution de ces petits manques obéit à une géographie qui nous attire et nous échappe.

Après quelques errements dans les chemins, la carte nous a conduits vers une sorte de parking dans la forêt au bout d'un chemin, là où devait se dresser le Roc d'Albine.

Il y avait là, pourrissant dans des arbres, un panneau en mauvais état.

Il nous annonçait que nous étions sur le site d'Albine, site de vol à voile, et que la construction de cette aire n'avait pas été gratuite. L'Association française de Vol libre avait agi là. Elle en était fière. Elle parlait en français et en anglais.

Mais où était le Roc que décrivait André Soutou ?

Nous nous sommes enfoncés dans la forêt, à droite, à gauche, au dessus du parking. Nous ne trouvions pas l'empilement de blocs de granit d'environ sept mètres de hauteur, sur lequel devaient apparaître les deux bassins.

Il faisait chaud. Nous n'avions plus d'eau. Jean-Pierre éprouvait une angoisse. Moi, j'examinais et examinais encore la carte. Nous devions être au Roc d'Albine. Nous devions voir ces bassins, où peut-être des hommes avaient accompli d'étranges libations. Nous cherchions un rocher fascinant, comparable au Roc de Peyremaux, sauvage, d'air inaccessible et dominant. Là devaient s'assembler les anciens hommes. Mais nous tournions sur une sorte de parking, ouvert sur le paysage, avec l'inscription dégradée de La Fédération Française de vol libre.

Et si le Roc, c'était ça ?

Et si nous étions sur la pierre la plus haute de l'empilement de blocs ?

Et si les cailloux considérables que nous apercevions en contrebas de l'aire, et où s'étalaient de grosses planches largement pourries, c'était l'empilement décrit par André Soutou ? La hauteur d'ensemble convenait. Sept ou huit mètres. Et le paysage, l'immense paysage était effectif.

Et si la Fédération Française de Vol Libre avait fait donner des coups de bulldozer au haut du Roc d'Albine pour l'aplanir ? Et si les bassins préhistoriques avaient été comblés ou détruits dans les déblais que nous constations ? Et si l'on avait fait disparaître le pied de Samson pour permettre, voici quelques années, du vol libre ?

Ce fut, pour nous, une disparition.

Le paysage s'éteignit. Le ciel se fit grisâtre. Le vert des genets devint glauque. Il était évident que la Fédération Française de Vol libre avait arrasé le roc d'Albine, couvert ses restes avec du gravat, exploité le site pendant quelques années, puis qu'elle s'était retirée, laissant des planches pourries.

Voilà donc un site mémorable, dûment répertorié, détruit pour l'amusement fugace de quelques uns pendant quelques années. Le fugace ludique a détruit la mémoire d'un lieu. La laideur dérisoire d'une installation a ôté un peu de beauté au monde. Les bassins patiemment creusés sont comblés, et sans doute écrasés, sous du gravier.

Devant tant de misère, je jubilais presque.

Je reconnaissais l'action ignoble du Sport.

Je voyais en l'arrogance du Vol libre l'étal de l'illusoire Liberté.

Je dégustais le pourrissement presque immédiat d'un panneau annonçant qu'il fallait respecter cette installation, pourtant si peu respectueuse, parce qu'elle n'était pas gratuite !

La gratuité n'était pas gratuite !

La destruction des bassins préhistoriques du Roc d'Albine par la Fédération francaise de Vol libre ouvre à méditation infinie sur l'horreur contemporaine.

L'Astrée s'en charge.

Selon la pensée d'Alain Ourtau, poète fou, et désormais mort aux montagnes, nous avons perdu le beau, nous sommes dans le dépôt.

Le vol libre est une forme de ce dépôt. Le rêve d'Icare, ou des anges, est devenu, par la force du mouvement sportif, un étron dans les vides médités.

Le ludique a conchié les marques silencieuses du rite.

Comment rire des porcs du sport !

Leurs vols nous volent l'âme.

Un peu plus loin, au dessus de la forêt, des chantiers d'éoliennes s'alignent. D'autres cupules ont été détruites, vers Cabrespine, par ces tours tournantes. Le rêve céleste, par vol libre et pales immenses, abolit les anciens creusements, la mémoire par les pierres, le poème des vides dans les rocs. Babel bave toujours sur les bouches discrètes.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le vol libre contre les cupules 18:46 dans L'époque

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