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« Notes sur une ode de Théophile de Viau »

lundi, 22 septembre 2008

Notes sur une ode de Théophile de Viau

Voici une ode :

Un corbeau devant moi croasse.

Une ombre offusque mes regards,

Deux belettes et deux renards

Traversent l'endroit où je passe,

Les pieds faillent à mon cheval,

Mon laquais tombe du haut mal,

J'entends craqueter le tonnerre,

Un esprit se présente à moi,

J'ois Charron qui m'appelle à soi,

Je vois le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source,

Un boeuf gravit sur un clocher,

Le sang coule de ce rocher,

Un aspic s'accouple d'une ourse,

Sur le haut d'une vieille tour

Un serpent déchire un vautour,

Le feu brûle dans la glace,

Le Soleil est devenu noir,

Je vois la Lune qui va choir,

Cet arbre est sorti de sa place.

Théophile de Viau a fait cette ode au début du XVIIème siècle.

Guy Saba, dans l'édition Garnier jaune, affirme en note : cette oeuvre qui n'a pas d'équivalent dans l'oeuvre de Théophile se rattache à une tradition rhétorique précise pour son "topos" fondamental très ancien : le "monde renversé".

Cette note, qui a son équivalent dans l'oeuvre de Guy Saba, se rattache à une tradition universitaire massive par son modum fondamentalement très ancien : le "topo déversé".

Passons.

Le je de l'ode voit et oit.

Il entend aussi.

Il ne commente pas. Pas un mot pour dire ses sentiments. Aucune peur n'est exprimée. Aucun effroi. Pas de rire. Le je ne présente aucun jugement quant à ce qu'il perçoit.

Ce je passe, et constate. ce je n'est pas herméneute.

A lire ce qu'il écrit avoir perçu, il y aurait pourtant à interpréter. Même Guy Saba, qui n'a rien vu, mais qui, apparemment, a fort lu, ne peut se retenir d'écrire : cette oeuvre... se rattache... Or le je de l'ode justement ne rattache pas.

Il ne rattache pas à un espace ou à un temps structuré par son point de vue. Pas de coulée temporelle, et pas d'espace continu.... Ce je ne rattache pas non plus à une mémoire collective ou personelle. Il ne rattache pas à un destinataire. Il ne rattache pas ses perceptions en un système philosophique, moral, ou sentimental. Il ne rattache pas à l'avénèment, au maintien, ou à l'effondrement d'un sens. Il énonce. Il ne produit pas de religion.

Le je passe.

Et devant lui, des êtres et des événements se présentent.

Ce poème, au présent, est le dire d'un je de passage devant qui du monde se présente.

Il n'est pas un récit au passé, que le je ordonnerait depuis un point fixe, historique ou fictif, et tel que l'effet de mémoire donnerait sens aux événements. Le je parle dans la présentation même, et à peine. Un événement s'est-il présenté, dans la parole, un autre événement se présente... Aucun élément de liaison temporelle. Pas de puis, pas d'ensuite, pas d'un moment après, et surtout pas d'une heure vingt deux minutes plus tard. Le je n'est pas sorti à cinq heures, ou le jour de Pâques... La fin d'un événement est immédiatement l'apparition d'un autre. Pas de parole intermédiaire. Pas de médium. C'est un poème sans médiation.

Voilà qui est remarquable, et paraît sortir de sa place.

On sait tant de poésie fonctionnant grâce aux médiations d'arrière-mondes. Le tissage de liens en tous genres, des dieux aux choses, des choses aux dieux, de voix humaines à la nature, de la nature aux sentiments, paraît souvent le travail des poèmes. S'agit de rattacher par des fils plus ou moins subtils, en une ténébreuse et profonde unité. Faut être quelque peu prêtre, et, si possible, mélancolique.

Parfois l'histoire sert. Parfois, ce sont les Dieux. Parfois la persistance de l'amour par delà le temps... La poésie est comme l'amour, et donc guère au présent. Ca parle. Ca parle. Le poème est une branche de l'arbre rhétorique, dirait volontiers un Fumarolien...

Mais là l'arbre est sorti de sa place.

Sans commentaire.

Sans annoncer même la mort de Macbeth.

Fin du texte.

Voilà tout :

Cet arbre est sorti de sa place.

Cela ne présage rien de bon, ni ne mal. Cela ne présage rien. L'ode de Théophile de Viau prend des morceaux de discours qui ont l'air d'être des présages. Elle les met en vers, en fait deux strophes, et ne leur fait rien présager.

On assiste à un acte de langage : Le Soleil est devenu noir. Je vois la Lune qui va choir. Un autre vers. Encore un autre. Puis silence...A nous, éventuellement, de lire, mais sans lyrique appel à nous, sans place assignée...

Le premier vers débouche sur le second, qui débouche sur le troisième, par jeu des rimes, effets de rythmes, accord de sens, cohérence grammaticale, persistance de la langue française, et maintien de ce principe d'unité, le je, qui n'est qu'aux lettres qui le composent.

Que pense le je ? Le je ne pense pas. Le je est ce je sur la page, comme le ruisseau est ce ruisseau sur la page, ou l'arbre cet arbre... Le je passe, sujet, ou objet de verbes.

C'est depuis le je seul que paraissent en seconde strophe les adjectifs démonstratifs. Et, par retour, à leur tour, ils le font voir, comme leur seule origine, celle du monde qui, remarquablement, se présente.

Le je est là. Le je passe.

Et ce n'est pas le temps qui passe, comme en tant de poèmes.

C'est le poème qui croît du corbeau devant moi croasse, jusque à place, dernière rime, et dernier constat:

Cet arbre est sorti de sa place.

Problème pour les racines... Le poème atteint sa place ultime, par l'arbre sortant de sa place, car sa place est justement hors la place, où l'assigne le religieux ordonnateur, dont le critique du Garnier Jaune est le malheureux mainteneur. Le poème trouve sa place en constatant l'arbre sortant de sa place. La sortie de la place fait, hors topos, sa place.

Se présente ainsi le centre de la terre, sans voyage à la Jules Verne, sans initiation, ni aventure, sans ingénieur, ni maître, ni Dieu. Tout en avant. Se présentent ainsi des signes de la décomposition qu'un lecteur trop cultivé dirait peut-être, à coups de Dürer, mélancolique. Mais ce poème n'est pas mélancolique. Et il se joue du faux devoir des signes. Il ne se rattache pas à la tradition de la mélancolie, qui interprète, surinterprète, creuse sans fin, et jusqu'en ses racines, des lacs de signes. Ce poème casse les lacs. Il ose la succession des constats. Il est la parole en avant et au présent de l'avant.

La parole est le seul lieu où l'être ait un sens, dixit Jacques Lacan.

Voilà, peut-être, avec léger coup d'oeil sur l'origine du monde, le vrai libertinage. On a senti que Théophile de Viau a très bien lu Rimbaud et Mallarmé

PS : Juste après l'Ode, les Oeuvres de Théophile de Viau présentent, un sonnet, premier d'une série de quatorze. J'invite à le lire, sans rattachement, en compagnie de l'Ode. On y verra jouer, tout autrement, le voir du je. Stop : Je vois déjà mille foudres pleuvoir.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Notes sur une ode de Théophile de Viau 20:22 dans Littérature , Théophile de Viau

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