« La charade du curé »
mercredi, 22 octobre 2008
La charade du curé
Vient d'apparaître entre mes mains le numéro 194 du bulletin de la paroisse Saint Joseph.
L'abbé François de Larboust y expose thèses et conseils. Il demande, par exemple, à ses paroissiens de ne pas arriver en retard à la messe. Il fait également observer que l'Eucharistie n'est pas un Fast Food.
Je médite ces textes. J'en loue la violence : le Christ n'a-t-il pas chassé les marchands du Temple ?
Ces rappels de discipline catholique, quelques remarquables qu'ils soient, me séduisent pourtant moins que l'annonce d'un jeu en page 3 dudit bulletin.
Un jeu ?
L'entête annonçe : le premier paroissien qui trouvera gagnera un chapelet.
Je ne suis pas un paroissien. Le numéro du bulletin m'arrive trop tard. Jamais je ne gagnerai le chapelet. Paroissien, l'aurais-je gagné ? Aurais-je même su trouver cette charade ?
Mon premier est de société ou de cartes
On se couche dans mon deuxième
Mon troisième est un article défini
Mon quatrième est de savon ou d'air
Mon cinquième : certains l'ont joli ou terreux
Le cinquième, aussitôt, me trouble.
Je penseà Cul.
Oui je pense à Cul .
Certains l'ont joli ou terreux. Cul, c'est clair.
Comment n'y pas penser ?
La question, posée par moi, à diverses personnes des deux sexes, obtient toujours même réponse. L'humanité est unanime.
Mais que répond l'abbé de Larboust ?
Sa charade est en cinq mots. Je n'imagine pas que j'aurais gagné le chapelet - à supposer que je fûs le paroissien le plus rapide - si j'avais répondu, au cinquième, par le nom de la partie charnue de l'anatomie humaine que le catholicisme tridentin étale volontiers en ses peintures, mais dont le contempteur des Fast Food ne saurait faire l'étape nécessaire pour l'obtention du chapelet.
Je rejette l'idée que l'estimable abbé voulût qu'on répondît cul.
Toute sa charade le prouve. La réponse au premier est jeu.
Mon premier est de société ou de cartes : jeu.
Le jeu est en jeu d'entrée. Faut-il croire qu'il y a là du jeu, un jeu avec le je, ou quelque jeu étrange dont Rimbaud peut-être, en sa fameuse formule, a suggéré l'infini : Je est un autre. Je et jeu ?
Le second - on se couche dans mon deuxième - amène à lit.
Je m'étonne. Je m'étonne. L'abbé de Larboust nous fait passer du jeu au lit. Serait-il lecteur des Contes grivois de La Fontaine ? Faut-il que le cul conclue effectivement un jeu dont l'origine, menant au lit, est au jeu ?
Le troisième heureusement rassure : Mon troisième est un article défini. Voilà la grammaire de retour, si apaisante, après le lit. Ne cherchons pas ce que peut être, surtout à proximité du lit, un article défini. Répondons le, ou la.
Jeu Lit Le ou la.
Mon quatrième est de savon ou d'air.
Je pense à Bulle. Mais quelle étrange imagination de baignoire avec petites sphères de lumière si délicieuses à sentir virer, puis disparaitre. Je pense au chanteur Carlos : Ah qu'on est bien quand on est dans son bain, on fait de grosses bulles...
Je peine à concevoir l'Abbé de Larboust en compagnie de Carlos... Comment n'a-t-il pas songé à définir la bulle par le Pape ?
J'aurais mis quant à moi : Le Pape en émet.
Passons Bulle, baignoire et air au bon abbé. J'obtiens : Jeu Lit le/la Bulle
Si je réponds cul au cinquième, j'ai un problème : Jeu Lit Le/la Bulle Cul.
En quel sens cela fait-il sens ? Est-il possible que soit au monde, parmi tant de corneculs, le bullecul ?
Non : la religion est sauvée ! Il faut répondre teint.
Certains l'ont joli ou terreux : teint.
JEU LIT LE BULLE TEINT
J'eusse gagné le chapelet si, paroissien, j'eusse franchi le premier les portes du presbytère, en criant : Je lis le bulletin.
Mais que d'obstacles ! L'abbé de Larboust ne ménage pas son monde. S'est-il ménagé lui-même ?
Il a créé le jeu total, qui s'affiche dans son initiale question. Il conduit son lecteur, par un redoublement, à méditer ce qu'il fait dans l'acte de dire le faire. Ce redoublement est la présence réelle, qui ouvre à méditation infinie, en l'acte même. Cela permet de mieux proclamer, encore une fois que l'Eucharistie n'est pas un fast food. La messe mène au sens de l'acte accompli par lente absorption de ce qu'il est.
De plus, l'abbé de Larboust conduit à avouer nos péchés. Nous pensions cul. Il fallait penser teint. Nous pensions bas corporel, profondeurs sexuelles, tentations grossières, il fallait penser visage, lumière, éclat du teint de la Vierge.
Confessons nous mes frères. Nous pensions cul. Tel est le jeu. Belle combinaison de confession et de communion. Catholicisme total qui fait gagner un chapelet.
L'abbé De Larboust, par son admirable acte, laisse, tel Mallarmé, l'initiative aux mots. Mieux que les surréalistes, il relance, par le langage, les forces de l'inconscient. Il fait surgir la bouche d'ombre.
Après Lacan, nous devons lire le Bulletin de la paroisse Saint Joseph. La merveilleuse littérature commence à l'oeil de qui délivre le jeu par le lit, et fait des bulles, à la queue leu leu, dans la culbute verbale des destins.
Yves Le Pestipon |
10:07 dans
Littérature
, Théologie
2 commentaires apparurent (en écrire un autre ?)
-
1.
Cher Monsieur,
je découvre ce soir, avec un certain amusement, votre commentaire de mon bulletin paroissial.
Tout d'abord, je suis content de voir que mes lignes sont lues jusqu'à la place Pinel, bien en dehors de l'étroit périmètre de ma paroisse. Je songe donc à en augmenter le tirage. Bien sûr, ce ne serait qu'un succès local, mais il faut savoir commencer modestement.
Ensuite, je suis très honoré de voir que vous classez mes pieuses feuilles dans les rubriques théologie et littérature. C'est trop d'égards : je n'avais point tant d'ambition.
En tous cas, vous avez un style admirable ! Cela mérite bien un chapelet. Je le tiens à votre disposition à la paroisse.
Bien à vous
Abbé François de Larboust -
2.
Bravo à tous les deux pour cet échange délectable.
Que c'est drôle et pertinent!Encore!
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