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« Le Loup et l'Agneau 1 »

vendredi, 31 octobre 2008

Le Loup et l'Agneau 1

Voici une fable des champs.

Elle fait retour sur un retour. Un Rat de la précédente retournait en effet aux champs, en espérant y manger à loisir, sans que la crainte corrompe le plaisir...

Ce Rat oubliait, peut-être, que les champs sont menacés par le civilisé et par le sauvage. Ils sont entre l'Homme et le Loup. Double danger, et d'autant plus que l'Homme fait parfois le Loup, et que le Loup parfois fait l'Homme...

Ce Rat ne pouvait pas avoir lu le Loup et l'Agneau. Comment l'aurait-il pu ? Cette fable apparaissait dans le courant, juste une page après la sienne... N'étant pas Loup, nous pouvons aisément ne pas le condamner, mais, n'étant pas Rat, par position, nous sommes, quant à nous, aptes à lire en amont comme en aval. Mobiles, sans position de lecture assignés, et sans justification à donner, nous ne sommes ni de la ville, ni des champs, et pas non plus de la forêt. Nous pouvons remonter, sans le troubler, le courant des Fables sur beaucoup plus de vingt pas, ou le descendre. Nous pouvons nous y désaltérer, sans crainte du Loup, donc nous défaire de la présence altérante du troublant autre. Nous pouvons vivre le plaisir, excellent moyen, selon la Fontaine, d'ouvrir l'esprit, loin du monde et du bruit, sans trouble, et sans troubler, par la grâce efficace des Fables.

Le Loup interrompt le plaisir de l'Agneau.

Cette interruption est une des craintes de La Fontaine. Au début des Amours de Psyché et de Cupidon, les quatre amis, quand ils promettent de faire conversation autour du livre que leur propose Poliphile, choisissent d'aller aux jardins de Versailles, car, protégés là par le Roi, et à bonne distance de lui, on ne les viendrait point interrompre. L'interruption corrompt. Les malignes influences gâtent. Le flux continu de l'onde pure, qui sans cesse désaltère, figure, selon la tradition du De natura rerum, la vie heureuse au monde.

Catastrophe physique, l'interruptiom vient d'ailleurs et rompt un mouvement à l'intérieur. Tout l'oppose à la suspension, qui procède en accord avec le mouvement, et favorise l'apparition, en cet accord, de nouvelles merveilles. Quand, à la fin du second fragment du Songe de Vaux, Oronte suscite un grand silence, les esprits demeurèrent comme suspendus dans l'attente d'autres merveiles... Le bruit, le Loup, ce maître atroce, interrompent. Oronte, le maître dont on rêve et, peut-être, le fabuliste suspendent. C'est ainsi que de fable à fable, il n'y a pas interruption corruptrice, mais suspension, toute poétique. Ayant lu, le Rat des Villes et le Rat des Champs, nous demeurons, par le retrait discret du bienveillant fabuliste, suspendus dans l'attente d'autres merveilles. En voici une : Le Loup et l'Agneau.

Or cette merveille nouvelle, qui va faire horreur, est autre et n'est pas autre. Les personnages et les lieux sont différents. Les circonstances changent, mais il s'agit toujours, comme le remarque Michel Serres, de Repas interrompus. La figure de l'interruption fait ici continuité. Le mouvement se maintient par relance d'interruption. Dans la première fable, le Rat espère que rien ne vienne interrompre... Dans la seconde, un Loup survient.

Survient poursuit et intensifie vient. Le Loup prolonge, intensifie, et incarne le bruit.

Il est la forme, en tous points horrible, du bruit.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Qui n'entend bruit au i et au br ?

Le Loup est le bruit fait maître, et ce bruit détruit.

Tout au contraire, à la fable suivante qui s'appelle L'Homme et son image, un homme amoureux de lui-même s'en va aux lieux les plus cachés qu'il peut imaginer, peut-être dans une forêt, et là il trouve une eau, qu'il ne peut éviter, tant elle est belle. Il est séduit sans qu'un seul mot soit prononcé. Il est pris sans bruit, à l'écart, vers le fond des forêts. Il est contraint de se facher contre son image, et donc contre lui-même. Cette eau fixe, ce canal, figure du livre des Maximes et sans doute, obliquement, mais avec réserves, des Fables, est l'anti bruit. Ce canal ne survient pas. On y vient. Il ne détruit pas. Il instruit. Et si on ne le quitte qu'avec peine, on le quitte quand on le veut vraiment.

Le livre des Maximes est l'anti Loup, qui est le bruit, et qui est souvent l'Homme, du moins celui qui passe, violent, bruyant, depuis L'Hirondelle et les Petits Oiseaux. Un autre homme est cependant possible, M. L. D. D. L. R., l'auteur du livre des Maximes : Un livre ne fait pas de bruit.

Le livre ou le Loup, telle est la question.

C'est la question du pouvoir même.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Loup et l'Agneau 1 19:08 dans La Fontaine

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