« Deux vérités d'un cheval Weï »
jeudi, 2 octobre 2008
Deux vérités d'un cheval Weï
Un cheval m'est apparu, dimanche 21 septembre vers 18 heures au château de Saint Projet, réputé Château de la Reine Margot. Cette dame, poursuivie par Henri IV son mari, a passé là deux nuits en septembre 1585... On n'a retrouvé la chambre qu'en 1990, après quatre siècles de fermeture : la porte et les fenêtres avaient été obstruées. Le lit n'avait pas bougé.
Le dimanche 21 septembre était la Journée des Monuments historiques.
Les propriétaires du château en profitaient pour mettre en vente des objets un peu anciens, et qui les encombraient. Une dizaine de tables présentaient des livres, des vases, des assiettes, des lampes, des dessins et des gravures du dix-neuvième siècle.
Selon une jeune guide rousse, il n'y avait rien là de bien intéressant.
C'est pourtant là que le cheval m'est apparu.
25 euros.
Ce cheval m'a paru beau et vieux. Il était en terre cuite, encrouté de dépôts calcaires, de couleur beige globalement, mais avec de fortes traces d'enduits bleuâtres et rouges. C'était un puissant animal, à la croupe lourde, et au harnachement inconnu de moi. Au bas de l'encolure, il avait de gros grelots. Une selle élégante, posée sur une ample pièce de toile semblait attendre un cavalier.
Ce cheval était différent de ceux que je connaissais, mais il me semblait chinois.
Chez moi, tout en le considérant, j'ai cherché des images comparables. Internet m'a fait rencontrer les chevaux Wei.
Le cheval de Saint Projet était un Wei.
Saint Projet est un Saint qui a perdu la tête, et la présente.
La tête arrachée fait place.
Au cheval Weï, pourquoi pas ?
Ce Wei était-il vrai ?
Plusieurs sites internet avertissent. Beaucoup de chevaux chinois sont faux, et les trafiquants sont habiles. Ils seraient capables, par exemple, en pilant de vieilles briques, de produire une poterie nouvelle qui trompe les tests de thermoluminescence.
J'eusse aimé que le Weï fût vrai. Payer 25 euros un vrai Weï était merveilleux. Que la Reine Margot, ayant passé deux nuits à Saint Projet, y ait attiré mon corps, ajoutait au conte. Je désirais la vérité par goût des miracles et vanité.
Des arguments renforçaient mon désir.
1 )Ce cheval était incontestablement de qualité telle qu'un imitateur banal n'eût su le faire. La terre paraissait ancienne et les encroutements calcaires plaidaient.
2 )Apparu parmi des objets ayant appartenu au château depuis cent ans, ce cheval avait pu venir de Chine, au siècle dernier. Faisait-on alors de si beaux faux ? On avait pu l'oublier jusqu'à ne plus le voir même au jour de la vente. 25 euros n'était pas un prix pour un beau faux.
3 )Ce cheval avait été restauré, et assez joliment, par quelqu'un qui croyait en sa valeur. Ce recollage favorisait mon désir.
Un site internet disait qu'une boutique à Paris vendait d'excellentes copies de Chevaux Weï. Son auteur en avait acheté une. Il la montrait. La photo ressemblait à l'effet que produisait mon cheval. J'imaginais d'aller voir à Paris cette boutique.
Cependant, quatre jours après l'apparition du cheval à Saint Projet, devant le lycée Pierre de Fermat, j'ai vu en vitrine des chevaux Weï. C'étaient, sans doute, d'excellentes copies, mais mon Weï était tout autre.
Mon désir fit-il surgir, devant mon lieu de travail, cette cavalcade ? Si la Reine Margot n'avait pas couché les 26 et 27 septembre 1585 dans le lit récemment retrouvé, si je n'avais pas été voir ce lit, le boutiquier aurait-il montré ses Weï ? Lui les montrant, les aurais-je vus ? Quelques jours plus tôt, je ne savais rien des Weï. Tout sort de l'oeil rendu sensible et du lit, parfois longtemps vide, d'une dame.
Mon Weï me paraît vrai.
L'est-il ?
Pour répondre, il me faudrait un test de thermoluminescence. Cela même ne garantirait rien. Il me faudrait une radiographie.
La vérité tient à des tests.
Un vrai Weï aurait été deterré d'une tombe, un jour par des pillards. Il serait venu de Chine, et vaudrait une forte somme.
Il aurait été enterré pour accompagner un mort. Un artiste, voici quinze cent ans l'aurait fabriqué. Des hommes d'il y a quinze cent ans l'auraient regardé, apprécié, peut être caressé.
Belle histoire.
Supposons que ce Weï soit faux.
Des faussaires auraient examiné quantité de vrais Weï, auraient retrouvé toutes sortes de techniques, pour recréer la forme d'un Weï et les transformations dûes à un long enfouissement. Ils auraient dû être observateurs, analystes, artistes, chimistes, bricoleurs, habilement menteurs. Il leur aurait fallu transporter le cheval, tromper un acheteur. L'acheteur aurait voyagé. Il se serait rendu compte de la tromperie. Enfin, par divers détours, le cheval, tel Ulysse, serait apparu à Saint Projet.
Là où la Reine Margot a disparu un moment, là où sa chambre, longtemps disparue, vient d'apparaître.
L'aventure des faussaires est aussi belle, et, sans doute, plus morale, que celle des pillards de tombes. Quant au prestige nécessaire du passé, ce leurre est usé...
Le faux vaut le vrai pour la légende.
Que désirais-je à la vérité ? Le prix ? Si le Weï est vrai il vaut cher... Pour 26 euros, j'aurai trouvé un vrai Weï de plusieurs milliers d'euros ! Ma vanité paradera. La vérité du Weï me donnera valeur, me délivrant de la mort. Cette vérité ne m'apprendra pas à vivre.
La vérité est un projet, pas toujours sain. Il est saint de jouir de l'inconnu.
Il serait bon pour la morale que ce cheval fût faux.
Il serait excellent, pour moi, que je ne le sûs pas.
Au château de la Reine Margot, le lit est vide, La Reine est partie. La chambre perdue est retrouvée. Un cheval paraît. Est-ce un mensonge ? L'histoire ne le dit pas. Les gardiens de la vérité sont priés de se taire. La Reine s'est enfuie. Elle est morte. Tel est le plaisir.
Yves Le Pestipon |
21:09 dans
Coïncidences
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