« Elise toute nue »
samedi, 15 novembre 2008
Elise toute nue
J'ai tenu dans mon lit Elise toute nue.
Dès que j'ai connu cette beauté, je l'ai admirée. Je la répète. Je la rumine. Je la médite. Je la récite à mes amis. Je l'offre à mes étudiants. J'en peuple aujourd'hui l'Astrée.
J'aurais aimé la composer.
J'ai envie d'en dire mes raisons.
1 ) Ce vers est évident. Aucun besoin d'un dictionnaire. Pas de figure savante. Un rythme très régulier. Une syntaxe très simple. C'est une information que nous donne un sujet. Ce vers semble aussi nu qu'Elise.
2 ) Elise entend et tient qu'on la lise par l'oreille : le lit est en Elise comme Elise est au lit. Tenue dans mon lit, Elise le tient en elle. Elle est l'élue du lit, profonde comme lui qui est profond comme elle. Son évidente nudité, promesse de lys et de délices, est une profondeur pour qui la lit à l'aise et avec zèle. Au Verrou de Fragonard, aussi, pour qui voit comme Daniel Arasse, le lit est le spectacle profond du corps de la femme.
3 ) De toute nue à tenue le vers fait retour, comme d'Elise à lit. Cette phrase, qui dit un moment du passé, dans le sommeil, se lit en deux sens. Tels sont le souvenir, et, plus encore, le rêve. Toute nue rappelle tenue. Elise rappelle lit. La nudité faisant retour à la tenue, le temps s'approfondit, comme le corps, comme le lit. L'évidence se fait profonde. Il s'agit bien par le sommeil, d'entretenir mes sens. Cela se lit littéralement et dans tous les sens. Voilà l'amour, la poésie, toujours fille de Mémoire et de l'ardent Jupiter. Suffit qu'on lise Elise. Tout se tient, et à nu.
4 ) Ce vers, dans le sonnet, est merveilleux :
Ministre du repos, Sommeil, père des songes,
Pourquoi t'a-t-on nommé l'image de la mort ?
Que ces faiseurs de vers t'ont jadis fait de tort
De le persuader avec leurs mensonges !
Faut-il pas confesser qu'en l'aise où tu me plonges,
Nos esprits sont ravis par un si doux transport,
Qu'au lieu de raccourcir, à la faveur du sort
Les plaisirs de nos jours, Sommeil, tu les allonges ?
Dans ce petit moment, ô songes ravissants !
Qu'Amour vous a permis d'entretenir mes sens,
J'ai tenu dans mon lit Elise toute nue.
Sommeil, ceux qui t'on fait l'image du trépas,
Quand ils ont peint la mort ils ne l'ont pas connue,
Car vraiment son portrait ne lui ressemble pas.
Guy Saba, dans l'édition Garnier Jaune, commente :
Ce sonnet n'est qu'une des nombreuses variations poétiques sur le thème du sommeil et du rêve. En effet l'invocation au sommeil, qui apporte la tranquillité ou les rêves, est une thème poético-littéraire d'origine antique que l'on trouve encore fréquemment à l'époque de Théophile. C'est la variante, contenue tout entière dans le vers 11, qui fait de ce sonnet une pièce presque licencieuse.
Pauvre Guy Saba, qui croit tenir et n'entend rien ! "Ce sonnet n'est qu'une"...
Théophile de Viau élabore contre une poésie qui nomme, par image convenue, telle l'image de la mort, un ravissement. Il attaque les faiseurs de vers. En bon esprit, il écrit aisément, à l'aise, et pratique la confusion illuminante. Au portait faux, aux lourdeurs rhétoriques, menteuses, et se voulant persuasives du sommeil , il oppose une parole qui entretient les sens.
Voilà l'affaire : entretenir mes sens !
J'ai tenu dans mon lit Elise toute nue.
Adieu Guy Saba !
Ce vers mène pour moi Elise à l'être.
Yves Le Pestipon |
13:05 dans
Littérature
, Théophile de Viau
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