« L'Homme et son Image 2 »
samedi, 8 novembre 2008
L'Homme et son Image 2
A la dixième fable du premier Livre :
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
A la onzième fable :
Un Homme qui s'aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde.
Il accusait toujours les miroirs d'être faux.
Ce Narcisse ne se désaltère pas. Loin de goûter un plaisir pur, par passage en lui du courant de l'onde, il s'altère. Il se laisse troubler par l'altérité pour lui avoir d'abord refusé toute valeur.
Comme rien n'est si beau que lui, aucun autrui ne vaut à ses yeux. Les miroirs lui paraissent sans valeur. Ils sont faux. Ces instruments qui ne sont pas lui, mais qui portent précisément son image, il les refuse. Il les fuit. Il se met en mouvement pour se défaire d'eux. Il devient continuellement altéré, car désirant toujours trouver un autre confirmant son identité admirable, mais incapable de le rencontrer, il se soumet à la puissance d'une altérité, qu'il fait proliférer.
Le sort officieux
Présentait partout à ses yeux
Les Conseillers muets dont se servent les dames.
Miroirs dans les logis, miroirs chez les Marchands,
Miroirs aux poches des Galands,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Le narcissisme altère, en ce qu'il multiplie les figures d'altérité - ici les miroirs, ces - qui ramènent toujours au même, dont elles procèdent, et qui tourmentent. L'Homme qui s'aimait sans avoir de rivaux se condamne à l'altération proliférante et à la solitude. Il lui est impossible de cesser de fuir l'altérité.
Cet Homme est un inverse précis de l'Agneau de la fable précédente. Celui-ci ne se mire pas dans le courant d'une onde pure. Il s'y désaltère. Loin d'être un Narcisse, il se délivre agréablement, utilement, de l'altérité troublante par passage en lui de cet autre, qui est d'ailleurs en quelque manière lui-même, le courant d'une onde pure.
Se désaltérer n'est pas ici équivalent de boire.
La Fontaine insiste. Par deux fois dans la fable apparaît le verbe désaltérer pour caractériser l'activité de l'Agneau.
Le Loup, quant à lui, appelle l'onde mon breuvage. L'Agneau, de manière moins vulgaire, confirme, en l'appelant votre boisson .
La breuvage ou la boisson, c'est la chose en tant qu'on la boit. C'est la chose réduite à sa nécessaire fonction d'usage. Or l'Agneau se désaltère. Il ne transforme pas l'onde en objet, qu'il détruirait dans sa consommation. Il fait passer en lui de l'autre qui le dégage délicieusement de l'altérité. Le mouvement de la pureté en lui le délivre continuellement de l'interruption possible, donc du trouble, que peut créer l'altérité. En se désaltérant, il fonde en acte sa solitude.
Cette solitude n'est pas du tout celle de L'Homme. Ce Narcisse va se confiner aux lieux les plus cachés qu'on peut imaginer.
Il se confine. Il se coupe du courant. Sa solitude le mène au sauvage. Elle l'éloigne de l'humain. Ce n'est pas là l'heureuse retraite que célébrera volontiers le second Recueil, et qui trouve origines chez les chrétiens et les épicuriens. C'est un enfermement stérile, et qui altère.
L'Agneau n'est pas caché. Il n'est pas confiné. Il se désaltère en un monde ouvert. Il est hors de la forêt sauvage où s'embusque le Loup. Par son acte, il devient en quelque manière presque humain, ce qu'il confirme lorsqu'il répond avec intelligence.
Cet Agneau, par les lettres, et par toute la fable, est bien ange et eau. Il est créature du passage et du mouvement pur qui fait la vie heureuse. Sa solitude est féconde en ce qu'elle le crée tel qu'il devient naturellement. Elle réconcilie merveilleusement l'épicurisme et le christianisme, la pensée des flux, de la nature, et du bonheur, et la pensée de la pureté, de la grâce, et de l'amour. L'Agneau est un anti-Narcisse.
Narcisse va vers le lieu du Loup. Le Loup sort vers le lieu de l'ange.
Narcisse trouve l'image, par le canal, au lieu du Loup. Le Loup mange au lieu du Loup l'Agneau qui devenait un homme.
Le Loup qui mange est l'inverse du canal.
Tout se retourne de fable à fable. L'Homme est l'inverse de l'Agneau. Le canal est l'inverse du Loup.
Le Loup et le canal sont hors des lieux de l'ordinaire échange. Ils sont en forêt, aux lieux les plus cachés qu'on peut imaginer.
Le Loup et le canal ont un pouvoir.
Le Loup emporte. Le canal empêche qu'on l'évite. Il retient.
Mais le canal est beau, le canal ne bouge pas, et il est vide. Le canal fâche l'Homme, l'ébranle peut-être, le délivre éventuellement de son excessif amour de lui-même. Le Loup n'est pas beau. Il survient, et il est plein de rage. Le Loup mange.
Le Canal est l'image d'un dominant qui permet peut être, par une force douce, de délivrer l'Homme de son amour-propre. Cette force tient à sa beauté et à son vide. Le canal, loin d'être plein de rage peut, par son vide, accueillir l'image. Ce dominant, qui accueille, et qui séduit, ne vise pas à emporter, puis à détruire. Retiré, il ne ne vise pas à jouir, comme le Loup, ou comme la Fourmi, de l'humiliation de l'autre. Le livre des Maximes, avec son vide, parce que l'image se constitue en lui, agrandit au maximum. Loin de réduire à mort, au fond des forêts, il permet, par la fâcherie éventuelle qu'il provoque, un retour vers l'humanité.
Ce Livre est un bon maître. Il est tout l'inverse du Loup. Il est par ailleurs supérieur au Rat des champs, dont la leçon, sans doute imprudente, ne séduit pas par sa beauté et ne laisse pas liberté de reconnaître en elle sa propre image. Ce Livre est sans doute plus efficace, par le plaisir qu'il donne, que l' Hirondelle de la fable huit, dont les discours n'ont pas convaincu les petits Oiseaux.
C'est un maître admirable Les Fables le célèbrent Mais les Fables ne sont pas le livre des Maximes. Elles sont multiples, avec plusieurs queues assurément. Elles imaginent, et elles imaginent même l'image du Livre des Maximes, qu'est le canal. Par cette imagination, qui n'est pas exclusivement une puissance trompeuse, et qui participe heureusement de l'Homme, mais qui n'est pas l'Homme, et qui peut donc passer en lui, et lui en elle, elles désaltèrent.
De la force passante de cette imagination des images, et du pouvoir des Fables, qui est peut-être le meilleur pouvoir qui se puisse imaginer, témoigne admirablement Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues.
Passons y.
Yves Le Pestipon |
23:25 dans
La Fontaine
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