« Comment faire un éloge funèbre ? »
samedi, 13 décembre 2008
Comment faire un éloge funèbre ?
Pour faire un éloge funèbre, il faut un mort. Les morts ne courent pas les rues.
En attraperait-on un par chance, cela ne suffit pas : il faut un mort digne d'éloge.
Tous les morts ne valent pas l'éloge. Moi-même, quand je serai mort, à supposer qu'on m'attrape, qui pourra sérieusement faire mon éloge funèbre ? L'orateur se déjugerait. On en rirait. Malheur pour lui !
La vie n'est jamais facile quand on a un désir. Les morts valables manquent si l'on brûle de composer des phrases, bien sonores, capables d'émouvoir un auditoire et de faire entonner un silence partagé.
Epoque peu favorable. Les morts, quand il s'en rencontre, sont pressés de disparaître. Les vivants ne prêtent pas leurs oreilles. Chacun vaque. On court. On part en vacances. On a un divorce à payer, ou un chef d'oeuvre à terminer. On ne croit guère aux morts glorieux. Les cadavres rasent.
Quel plaisir pourtant que de composer, puis de prononcer un éloge funèbre ! Certains matins, je m'éveille à cette pensée. Tiens, me dis-je, je me ferais bien un petit éloge funèbre ce soir, devant une assemblée bien triste, avec des lumières un peu faibles, et même de la musique grave... Le lyrisme monte en moi. La métaphore me picote. Je passe en rêve tous mes estimables amis. Ah, que l'un d'eux soit mort, et je me précipiterais. Mais le soleil monte déjà dans le ciel. On ne me téléphone pas. Les amis sont en forme. Ils voyagent. Ils travaillent. Aucune veuve n'a besoin de moi.
Je me console en faisant, à part moi, l'éloge funèbre de mon éloge funèbre. Je le déclame sous ma douche. Puis, j'écoute, pour la millième fois, André Malraux appelant Jean Moulin avec son sinistre cortège. Quelle mélancolique masturbation !
J'ai pourtant un plan.
Repérer une association de gens très vieux, très dignes, et estimables officiellement à toutes sortes de points de vue. Demander humblement à y être admis. Bien vérifier auparavant, cependant, que tous ces gens, quand ils meurent, se font à tour de rôle leurs éloges. Et des longs ! En écouter un grand nombre. Vieillir un peu. Et se jeter, le jour venu, quand un des honorables meurt, sur le premier éloge disponible.
J'en conviens : la méthode exige du temps. Mais l'époque est dure. C'est, en tout cas, mon plan. Je suis entré dans une très ancienne Académie peuplée de très estimés personnages. J'en avale imperturbablement l'ennui.
Bien des gens, sans doute, assistent à d'innombrables réunions, écoutent interminablement des discours sous des lustres, participent aux plus épouvantables combinaisons, à seule fin un jour de faire quelque éloge funèbre. Les pervers sont plus nombreux qu'on croit. La mort les fait pulluler. On serait tous normaux si l'on ne mourait pas.
Yves Le Pestipon |
15:37 dans
L'époque
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