« Faut-il rire de la place Pinel ? »
jeudi, 11 décembre 2008
Faut-il rire de la place Pinel ?
La place Pinel fait rire.
Certes, les gens qui fréquentent régulièrement, honorablement, la place Pinel ne rient pas d'elle. Jamais je n'ai observé une vieille dame, un enfant, ou un employé municipal rire à seule vue de ses bancs, de son espace canin, de ses tilleuls. Si des rires s'élèvent parfois, dans le Kiosque, ou dans la cour de récréation, ils n'ont pas la place pour cause. La place Pinel n'a manifestement aucune puissance comique. On la traverse sérieusement. On y médite. On y promène son chien dans une parfaite placidité.
J'aime cette présence neutre.
J'aime la discrétion paisible des humains, des bêtes et des choses qui fréquentent là.
Nulle ironie. Nul humour. La place Pinel n'est pas décalée. On peut y éprouver, quand on s'y rend, une grande reconnaissance en ce qu'elle nous délivre de l'obligation de rire. Elle est face à nous, autour de nous, un espace avec des choses et des personnes qui vaquent. Elle est, de ce point de vue, pareille à tout autre lieu du monde. Elle est sérieusement solidaire de tout.
Il faut, en cette époque, travailler un peu pour aborder sérieusement la place Pinel. Tout nous en éloigne, et, en particulier, la dérision obligatoire. Il faut donc être très vieux, si possible ancien joueur de pétanque, ou enfant, et pas encore trop instruit, ou être chien, ou feuille morte, ou savantissime. Il est aussi recommandé d'être un employé municipal paresseux, un SDF fatigué, une vieille dame qui n'a plus qu'un petit animal, ou une femme divorcée qui vient garder dans l'aire de jeux. Le mieux, à dire vrai, c'est d'étre un banc ou un tilleul. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'être un tilleul.
Quant à moi, je suis atteint par une bien triste fatalité. Quelque dieu m'a maudit. S'il est vrai qu'un sort a pu être jeté sur une personne de telle façon qu'elle doit constamment cracher des crapauds, quand elle parle, j'ai reçu le sort de faire rire quand je parle de la place Pinel. Partout où je vais, dès que j'en parle - et comment n'en parlerais-je pas ? - des rires fusent. Me connaissant à peine, des gens m'interrogent avec un rire dans les yeux : Et comment va la place Pinel ?
Quelles rigolades !
Ce n'est pas de moi qu'on rit, hélas, mais de la Place !
Alors je tente, d'expliquer mon émotion devant l'Espace canin, les raisons des pinélisations, la beauté de la numérotation des plaques des maisons, la puissance réelle du parapluie enfoui sous le kiosque, le mystère des crottes, la présence de Rome dans un platane, le double glissement Bébel, ou la rue Galilée qui aborde la Place par le Nord Est, je fais rire.
Ceux qui traitent sérieusement de la mort, du cancer, du chômage, du Diable, du rire, ou du cul, s'esclaffent.
La Place devient un lieu comique.
Epouvanté j'y reviens. J'y erre longuement. J'y marche le jour, la nuit. Je recueille de la terre. J'y pleure. J'écoute les branches des arbres au vent. Je considère les vieilles dames et les chiens. Je lis chacune des inscriptions des murs et des colonnes. Je médite sur Jean Montariol et Marius Pinel. Je me pénètre du lieu. J'atteins à la place de la Place.
Un dur désir de dire soudain me prend. Je vais au monde. Je dis la Place. On me le demande. Et de rire. Et de rire...
Que faire ? Que penser ?
L'Homme qui rit de Victor Hugo a fini dans la mer profonde.
Je crois qu'il faut plonger dans le rire pour retrouver la Place. Le Poème s'honore d'une verticale du rire sur le silence.
Yves Le Pestipon |
22:06 dans
Place Pinel
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