« La liberté du silence »
lundi, 15 décembre 2008
La liberté du silence
Chez Théophile de Viau dans la Maison de Sylvie se rencontre la liberté du silence.
A l'ode VIII, les oiseaux du parc de Chantilly se mettent à chanter pour Sylvie. Un saint désir de l'approcher les anime. Mais, très vite, à leurs chansons, leur vaine gloire s'étudie. Ils se comportent en rimeurs enflés :
Ainsi ces oiseaux s'attachant
Au dessin de plaire à Sylvie
Dans les longs efforts de leurs chants
Semblent vouloir laisser la vie ;
Leur gosier sans cesse mouvant
Etourdit les eaux et le vent,
Et vaincu de sa violence,
Quoiqu'il veuille se retenir,
Il peut à peine revenir
A la liberté du silence.
Hier matin, parmi mes messages, entre diverses propositions en langue de Shakespeare pour agrandir mon pénis et m'acheter une montre, se trouvaient deux invitations de poètes. L'une émanait d'un local pour lire une revue qui lui consacrait un numéro. L'autre annonçait que Bernard Noël allait parler quelque part.
Le local est un personnage assez gros qui fait des poèmes depuis longtemps. Bernard Noël est officiellement admirable. Force dames font cierges autour de lui. Il est un des bavards actuels du silence. Son oeuvre est vaste.
Sylvie n'avait pas de boîte email, mais des oiseaux peuplaient son parc. Ceux-ci avaient leurs techniques. Il savaient par exemple faire diffuser son prénom, Sylvie, dans leurs vers, et Théophile se plaît à les imiter. Par jeux d'l et de v, ils saturent le silence avec Sylvie, sans oser pourtant, comme tel ou tel moderne, farcir Sylvie avec du silence.
Mais la liberté du silence ?
Est-elle la liberté que donne le silence ? Est-ce la liberté de faire silence ? Les deux assurément : grande liberté que de faire silence qui donne liberté...
Les oiseaux et les poètes vaniteux, surtout si l'imposture les rend modestes, voire neigeux dans des montagnes, fuient la liberté du silence. S'ils se taisent, ils ne sont rien. Il faut qu'ils bruissent. Ils n'ont pas la liberté qu'accorde le silence. Ils doivent souvent communiquer sur le leur. Témoin tel ou tel. Et ils envoient, souvent par leurs flatteurs, mails, textos, articles et émissions. Ils font des coups. Ils courent au Marathon des mots. Ils mignardent et l'oeil et la voix.
La liberté du silence est rare ces temps-ci. Milan Kundera le remarque. La musique cerne. La culture enveloppe. Où filer ? Tous nos parcs grouillent d'oiseaux qui communiquent.
Théophile de Viau fonde, contre eux, la poésie moderne, quand elle est une voie par la voix vers la liberté du silence. Peut- être, propose-t-il aussi projet, plus largement, pour la littérature : devenir parole vers la liberté du silence.
En ce sens, me semble-t-il, il est important que la littérature demeure écrite. Si la parole de Louis de Funès, et si le corps spectacle du performeur ont leur force, si les orchestrations sonores et musicales du cinéma et de l'opéra sont efficaces, les gosiers sont étourdissants et les mots sur page ou écran laissent un peu mieux la liberté du silence. Cet article que rien ne signale, ainsi, se tait.
Il ne se tait pourtant pas encore. Il ajoute quelques phrases sur la liberté :
On a toujours beaucoup dit de Théophile qu'il était un libertin. On peut en douter tant l'Evangile travaille son oeuvre. Mais, il est peut-être, comme le rossignol, un libertin du silence.
Il ramasse dedans son sein
Le doux charme des voix humaines,
La musique des intruments,
Et les paisibles roulements
Du beau cristal d'une fontaine.
Mais il sait admettre qu'il faut se taire. Sa liberté réside en l'adhésion à la nécessaire loi, celle du parc :
L'oiseau digère mille bruits,
En une seule mélodie.
Et selon le temps de sa voix,
Tous les ans le parc une fois,
Le reçoit et le congédie.
Comme on est heureusement loin du Printemps des poètes !
Yves Le Pestipon |
13:27 dans
L'époque
, Littérature
, Théophile de Viau
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