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« Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues 2 »

mardi, 2 décembre 2008

Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues 2

Deuxième partie d'une lecture de cette Fable dans la perspective d'une lecture dans l'ordre du premier Livre des Fables.

La raison du Chiaoux est des meilleures. Confronté au dire de l'Allemand, il lui oppose un autre dire. Pas de violence : le Chiaoux étant dans l'Empire, il n'en a peut-être pas les moyens. Il l'admet. Il agit en conséquence. Pour ébranler son contradicteur et relancer la conversation, il trouve une ouverture.

Aucune trahison de soi. Aucune blessure infligée. L'amour-propre et le patriotisme de l'Allemand peuvent être préservés. Le Chiaoux ne provoque surtout pas chez cet individu d'étonnement et d'épouvante. Son ouverture est en douceur.

L'Hirondelle de la huitième fable n'avait pas trouvé d'ouverture pour se faire entendre des Petits Oiseaux. Elle avait beau, comme Cassandre, ouvrir la bouche, Maint oisillon se vit esclave retenu. La parole, même bien informée, ne suffit pas toujours à faire passer autrui d'une position à une autre.

Dans la onzième fable, le Livre des Maximes, ou le Canal si beau, est apparemment parvenu, au moins un moment, à empêcher l'Homme de l'éviter. Quelque fâché qu'il fût, cet Homme se vit tel qu'il était. L'Image belle, placée au fond des bois, a réussi ce que Jupiter même, qui nous créa besaciers, n'a pas toujours su faire. Splendide exploit de l'Art : La Fontaine peut féliciter le duc de la Rochefoucauld. Son Livre montre qu'il est possible d'exercer, par la douceur, grâce à la beauté, un pouvoir sur autrui, même quand cet autrui ne veut plus des miroirs éprouver l'aventure.

Le Chiaoux, quant à lui, ne peut attendre que l'Allemand aille errer dans des lieux écartés pour réfléchir aux forces du Grand Seigneur et de l'Empire. C'est immédiatement et en lieu de socialité qu'il désire l'ébranler. Il fait donc en sorte qu'une aventure à lui se présente. De cette aventure, il est le narrateur et un personnage, double statut qui la fonde en vérité et la rend doublement désirable : d'abord parce qu'elle est vraie, puisqu'il l'a vécue, ensuite parce qu'elle est étrange, ce qui n'étonne guère de la part d'un Chiaoux.

Ce récit séducteur peut amener l'Allemand à reconsidérer son propre avis par comparaison et par application. Le Chiaoux présente clairement cette application :

Je soutiens qu'il en est ainsi de votre Empereur et du nôtre.

Voilà l'Allemand auditeur d'une quasi fable et le Chiaoux fabuliste. Rien ne dit dans le texte de La Fontaine que l'Allemand fut fâché, comme l'Homme de la fable précédente. Si plaire, comme l'écrit La Fontaine, dans la Préface de Psyché, et le point principal, il est ici probablement atteint. Rien ne dit le contraire en tout cas, et l'écoute silencieuse de l'Allemand invite à cette hypothèse.

Mais le Chiaoux instruit-il l'Allemand ? Rien n'est moins sûr. Peut-être même ne s'agit-il pas de l'instruire. Peut-être s'agit-il seulement d'ouverture.

J'ouvre l'esprit et rends le sexe habile. affirme La Fontaine dans un prologue de ses Contes.

Le Chiaoux tente d'ouvrir l'esprit de l'Allemand. Comme les Dragons, le Chiaoux tente de passer la haie, et de trouver d'ouverture.

Sans elle, pas de passage. Sans elle, la conversation ne pourrait pas continuer ? Comment pourrait-elle ne pas rompre sans le récit de l'aventure ?

Le Livre des Maximes mettait également l'Homme en disposition de passer d'une position à une autre. Il l'obligeait par sa beauté à éprouver l'aventure d'un miroir. Mais il ne s'avançait pas en direction de l'Homme. Il ne cherchait pas à aller vers lui. Il l'attendait, en sa beauté, au fond des bois. Le Chiaoux, tout au contraire, s'adresse à l'Allemand. Il va le chercher sur son terrain. Surtout, il ne le séduit pas avec une forme belle et apaisée comme un Canal. Il lui propose un double récit de Dragons, où il est question de multiples têtes, de corps, et de queues... A l'unité simple et fixe du Canal, se substitue un mouvement complexe et pour le moins étrange.

Or, les Fables n'ont-elles pas, comme les Dragons, des formes étranges ? Elles ne sont pas, nous dit La Fontaine, ce qu'elle semblent être. Ne les prendrait-on pas pour un enchantement. Elles ont un corps. Elles ont, pour bien fonctionner, sans doute une tête. Elles peuvent même avoir plusieurs queues, qui traînent partout, comme il se voit aux Livres qui sont des corps à plusieurs queues, et faisant cent actes divers.

Elles ne sont pas des formes essentiellement belles.

La Fontaine le dit : Le Beau souvent nous détruit.

Les Fables ont des pieds, du corps comme les cerfs qui courent, comme la poésie réelle, ou comme les Dragons.

Surtout, les Fables sortent du bois. Certes, elles ne sont pas comme le Loup qui veut manger l'Agneau, et, d'abord, le forcer à reconnaître ses raisons. Les Fables, comme le Canal, et comme l'Hirondelle, et comme le Chiaoux, visent au bien de qui les rencontre, et elles favorisent l'échange libre, la conversation ici et maintenant. Mais, elles sortent effectivement, des lieux écartés, contrairement au Canal, et, figurativement, au Livre des Maximes. Elles s'avancent dans la société. Elles entrent sur la scène du Monde, là où l'on parle de L'Empereur, du Grand Seigneur, et certainement de Louis XIV, dont l'image se profile parmi tous ces puissants. Si elles ne répugnent pas aux lieux écartés, et si même elles pratiquent l'écart, les Fables sont du Monde, et elles s'y aventurent. Elles passent les haies. Elles vont avec efficacité à la rencontre. Elles trouvent d'ouverture.

Un titre secret pour celle-ci ? les Fables et leur image.

Les Fables passent la haie avec un corps et de multiples queues. Mais elles ne créent pas l'épouvante, et elles n'ont pas de multiples têtes. Elles plaisent. Elles enchantent peut-être. Et La Fontaine les emmène, avec tout leur corps et leurs nombreuses queues, par livres entiers, d'une seule tête. Il est, comme le Chiaoux, homme de sens.

A suivre.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues 2 12:59 dans La Fontaine

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