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« Delacroix, lac de sang »

mardi, 13 janvier 2009

Delacroix, lac de sang

Rue de la Colombette à Toulouse, j'ai entendu ce vers en moi :

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges...

Quel beau vers, mais pourquoi, si beau ? Je ne le comprends pas. Il n'est pas vrai que Delacroix soit un lac de sang. Et pourquoi serait-il hanté des mauvais anges ? Baudelaire ignore-t-il que Delacroix a peint le Maroc, les femmes, la liberté ?

La rue de la Colombette, jeudi dernier, était glaciale. Je marchais d'un pas vif, mon chapeau sur la tête, vers le lycée Pierre de Fermat.

Pourquoi ce vers dans ma tête ?

Je ne sais d'où venu. Sans raison apparente. Je n'avais pas lu Baudelaire ces derniers temps. Pas aperçu un seul tableau de Delacroix. La mémoire diffuse en l'esprit des morceaux d'art. Les pensées y viennent comme autour des coraux les poissons. Je cheminais rue de la Colombette avec, sous mon chapeau, un vers de Baudelaire, des questions, et le souvenir des tableaux.

Où étais-je ? Rue de la Colombette ? Dans le vers ? A qui appartenaient les pensées tournant autour et le considérant ?

Je me voyais penser, marcher, rêver. Je m'amusais. Je devais répéter ce vers dans l'air glacial. On me prenait sans doute pour un étrange. J'étais étrange.

L'étrange idée me vint que Delacroix se hantait par lac de, sang remplaçant croix. Mon songe rebondissait. La croix se faisait sang. C'était logique. Le sang tournait aux mauvais anges. Mauvais anges faisait sang, et je remontais, par la voie des mauvais anges, à sang, de sang à croix, et tout allait en lac. Le vers tournait. Son mouvement donnait à sentir la rencontre du lac et de la croix sur une table d'intersections. Nom du peintre déployé, je déambulais en ses plis. Je considérais.

Inviter à la considération du langage, voilà une vertu de la littérature, me disais-je.

Je l'enseigne à mes étudiants.

J'étais joyeux. J'étais heureux. Le froid glacial de la rue de la Colombette vivifiait.

En considérant le langage, me disais-je, on s'arrache aux discours. On sort du lac de sang. Adieu les mauvais anges ! Il faut entendre Delacroix, lac de sang pour aller vers la liberté, goûter les femmes boire les couleurs.

La considération du langage, qui n'est pas le respect pour ses formes canoniques, délivre du poids de la langue de bois. A mettre du ciel aux choses, on respire.

Le soir, cependant, je me suis rendu dans une galerie d'art, où exposait Philippe Vercelotti. Un autre peintre est apparu, Gilles Rieux, que je croyais en Chine avec sa nouvelle femme. Pas de Chine. Pas de femme. Il était malheureux. Il souffrait des jambes, des yeux. Il divorçait. Lui qui je connaissais toujours plein d'allant, la tête aux voyages, il se débattait.

J'aime ce peintre.

Nous avons convenu de nous rencontrer quelques jours plus tard, chez moi.

Le vendredi, j'ai parlé à mes étudiants de ma rencontre dans la rue avec Delacroix lac de sang ... Je leur dis volontiers le point où se tient ma pensée, là où elle s'agite. Mes cours sont des récits de rencontres aux mots.

Mais j'étais inquiet pour Gilles Rieux.

Je suis allé voir son site internet. J'ai vu l'adresse de son atelier à Toulouse : rue Delacroix.

Rue Delacroix, une petite rue à deux cents mètres de la Colombette.

Une ombre m'envahit.

Gille Rieux n'a pu venir au rendez-vous fixé. Les jambes le tiennent. Il doute. Il s'interroge. Comme un certain Pigeon voyageur de la Fontaine, il est pris aux lacs.

Delacroix, lac de sang, hanté des mauvais anges. Rue Delacroix...

Le poème serait-il vrai ? La venue du vers en moi me parlait-elle de Gilles Rieux ? Que sont ces anges ?

Les questions vagabondaient, ces deux derniers jours. Je n'osais rien penser.

Rue de la Colombette tout à l'heure, j'en étais là. Je me disais que je pourrais rassembler mon trouble, l'écrire. Je me le disais très fort.

D'un coup, mes yeux ont vu.

Devant moi, il y avait une affiche qui annonçait une exposition : la colline des croix, à l'Espace Bonnefoy.

La colline des croix...

La colline des croix se trouve en Lithuanie. Le photographe exposé est lithuanien. Que d'anges !

J'écris ces lignes depuis cette rencontre.

Le Poème est l'oreille intense du monde.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Delacroix, lac de sang 19:14 dans Littérature

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le mardi 3 mars 2009, à 20:15, François [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Ce chiasme construit judicieusement sur le nom Delacroix (chiasme en grec: χιασμός : la croix) a été officiellement découvert par le génial professeur Daniel Bilous de L'université du Sud.

    Quoi qu'il en soit... c'est magnifique.


    François

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