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« Simonide préservé par les Dieux I »

samedi, 17 janvier 2009

Simonide préservé par les Dieux I

Suite de la lecture du premier Livre des Fables

C'est la guerre. Les Empires s'affrontent. Les Dragons rivalisent pour dominer les faibles. Les Voleurs se battent, mais demeurent sans pitié pour leurs victimes... Et puis c'est l'hiver, la bise vient, Et il y a l'Homme, toujours dangereux. Et il y a le Loup affamé d'Agneau. Et il y aura les Femmes. Et il y aura les Frelons. Et il y aura encore et encore le Vent du Nord, cette puissance dont les coups épouvantables menacent les créatures de la première à la dernière fable du premier Livre.

Comment se préserver ?

Comment se préserver quand on est mortel, faible, pas riche, dans la dépendance de toutes sortes de puissances, furieuses d'amour-propre, et qui se battent ?

Question pour la Cigale. Question pour les Anes. Question pour le Loup qui veut courir libre. Question, posée par l'Hirondelle

Question qui va se poser pour toute la fin du premier Livre des Fables jusqu'au Roseau. Question qui s'envisage dès la première de ces fables, avec l'apparition de la Cigale. Question laissée quelque peu en sourdine, au centre même du Livre, avec L'Homme et son Image. Question que relance Simonide préservé par les Dieux.

Etre préservé, ce n'est pas jouir. Ce n'est pas goûter un plaisir que la crainte ne peut corrompre. Mais, c'est, du moins, tenir, ne pas rompre, ne pas être rompu, éviter d'être estropié, jambes cassées, voire mort. La préservation n'est pas l'objectif ultime, mais il faut en passer par elle pour goûter éventuellement un plaisir aussi pur qu'infini. Lecteurs des Fables, au premier Livre. nous trouverons bientôt, de manière précise, développée, subtile, et surtout lors du second Recueil, la question de savoir comment faire usage heureux de soi et jouir. Mais tel n'est pas le problème de La Cigale, quand la Bise fut venue, ou celui du Roseau, quand se déchaîne le Nord, ou celui de l'Ane dans la guerre des Voleurs, ou de l'Homme accablé, et qui appelle la Mort, ou même de Simonide.

Préserver est le bon verbe.

Trouvant son origine au latin praeservare, il signifie voir par avance, obtenir ainsi de l'information, ce qui sauve souvent des peaux, la sienne et celles d'autrui.

Ainsi se préserve le Rat des Champs, fuyant la ville au moindre bruit.

Mais Simonide ne se préserve pas. Il est préservé par les Dieux.

Il ne voit rien par avance. Il ne calcule pas. Il est aveugle essentiellement.

Ce sont les Dieux qui voient par avance pour lui, comme l'avait fait l'Hirondelle pour les petits Oiseaux. Son seul mérite est d'avoir su mettre en pratique leur avis. Il n'a élaboré aucune tactique. Comment aurait-il pu prévoir que la maison où il mangeait s'effondrerait ? Comment aurait- il pu prévoir que le discours qu'il adresserait à l'Athlète plairait aux Dioscures, et qu"ils le sauveraient ? Simonide n'a rien prévu. Il ne pouvait guère prévoir. Faible créature dans le monde, il ne saurait inventer, à tout coup, une tactique qui le préserve.

Le monde, pour lui, est trop vaste. Les puissances sont trop imprévisibles. Lui et nous, nous sommes finis dans un monde infini. Telle est notre condition de Rat, de petits Oiseaux, d'Hommes...

Cependant, un jour, Simonide fut préservé.

Deux raisons : ce qui nous domine n'est pas nécessairement, toujours, un mal pour nous et, parfois, nous pouvons échanger.

Tout pouvoir ne nie pas toujours autrui. S'il existe des Loups dévoreurs, si les Voleurs sont innombrables, si Les Dragons et les Empires pullulent, il est une Hirondelle, ou un Livre des Maximes, ou Jupiter, ou des Jumeaux qui ne sont pas essentiellement cruels, ou que l'amour-propre seul ne guide pas... Il est des dominants discrets, bien intentionnés, et efficaces. Tel sera, à l'extrême fin du premier Recueil, le Père de la Jeune Veuve, réponse admirable à l'inaugurale Fourmi : la danse, rendue torture interminable par cet insecte, se métamorphose, grâce à cet homme, en signe de la renaissance de sa fille, lorsque reviennent au Colombier, les jeux, les ris, la danse.

Simonide a la chance de rencontrer des Dieux bien intentionnés.

Quoique aveugle à la totalité de l'avenir, mais parce qu'existent ces Dieux, et parce qu'il fait, par hasard, le bon choix, il est préservé.

Peut-on, et doit-on, l'imiter ?

Dans quelle mesure son cas peut-il faire leçon ? Que pouvons-nous en apprendre ? Pouvons-nous devenir préservés par calcul en méditant l'exemple d'un homme préservé par hasard ? Pouvons-nous tirer une science pratique de sa réussite sans science ? Pouvons-nous nous préserver comme Simonide, mais avec une conscience plus grande, par le récit de son aventure ? Le fabuliste peut-il alors être un éducateur plus efficace que ne le fut l'Hirondelle pour les Petits Oiseaux ? Comment peut-il nous faire voir ?

Sa fable, d'entrée de jeu, présente ce remarquable conseil :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes,

Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi.

Ce sont maximes toujours bonnes.

Malherbe le disait. J'y souscris quant à moi.

Voilà un conseil très général, dont La Fontaine indique les bienfaits possibles :

Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.

Voyons comment les Dieux l'ont autrefois payé.

Le Roi, manifestement, est escamoté. S'il est évoqué au vers deux, il devient ensuite invisible. On retrouve la Maîtresse, devenue une belle, et les Dieux, qui font l'objet du récit qui suit. Mais le Roi disparaît. Ce n'est pas oubli : le roi revient à l'extrême fin de la Fable, lors d'une évocation nostalgique, du temps jadis, où L'Olympe et le Parnasse étaient frères et bons amis.

Il aurait existé un temps, où il était bon de trop louer le Roi, ou les grands, ou les pareils des dieux, mais ce temps n'est plus...

Simonide préservé par les Dieux propose, en sa totalité, une méditation historique sur une rupture quant aux rapports entre les puissants terrestres (le Roi, surtout) et les orateurs poètes qui font des éloges. Le conseil que donnent les deux premiers vers de la fable, par suppression discrète du Roi, ouvre question politique, mais il reste vrai qu'on ne peut trop louer trois sortes de personnes...

Trois sortes seulement.

Le conseil de trop louer ne s'applique pas pour toutes les personnes. Faut-il, par exemple, louer, ou même, seulement attirer, par quelque propos flatteur, la Mort ? La double fable suivante répond par la négative, Faudrait-il louer, ou trop louer, les Voleurs, ou les Dragons ? La Fontaine ne le dit pas. Il est manifestement peu utile de trop louer ceux dont les intentions sont extrêmement négatives.

Conseil étonnant.

D'un côté, il prône l'excès (trop louer). De l'autre, il prône la restriction (trois personnes et trois seulement, avec même une restriction seconde quant au Roi).

S'il est vrai qu'en toutes sortes d'affaires, selon le conseil delphique qui sera repris au Livre IX, il faut s'en tenir au Rien de trop, cet avis ne s'applique pas à la louange faite pour trois sortes de personnes. Le trop n'est pas, en ce cas, ennemi du bien. Le dépassement des limites, à condition de s'en tenir aux trois sortes de personnes, serait régulièrement efficace. On pourrait parier sur la force de l'amour-propre, qui ne connaît pas de limites, comme en témoignent la Besace ou L'Homme et son Image. On le pourrait même particuliérement quand il s'agirait d'un Roi, d'une Maîtresse, ou de Dieux bien intentionnés. L'amour-propre ne contredirait pas toujours la bienveillance. Au contraire même : le Loup, qui désire clairement manger l'Agneau, peut-il croire des Louanges infinies de lui-même ? Mais un Roi, une Maîtresse, ou des Dieux plutôt bienveillants, pourquoi se méfieraient-ils de l'excès d'éloges pour les qualités qu'ils se reconnaissent ? Le Renard réussit peut-être avec le Corbeau car ce dernier ne lui veut aucun mal : par délicieuse innocence, il s'abandonne au narcissisme...

Allons plus loin. Dépassons ces considérations morales : le conseil de trop louer s'inscrit dans une heureuse logique du comble.

Le monde pour Simonide est trop vaste pour qu'il puisse tout prévoir et se préserver. Curieusement, la matière que lui offre l'Athlète étant trop petite, il profère l'éloge des Dieux, sort de son cadre, et obtient le plus beau des salaires : la vie. Le manque crée l'excès qui finalement sauve. Notre finitude, dans un monde infini, justifie parfois l'infini de nos actes. N'abusons pas du Rien de trop : poussons au comble par un excès notre excès d'ignorance du monde

Ce paradoxe étonne, mais la connaissance d'un heureux cas peut faire apercevoir une chance parmi les dangers. Si on ne peut tout prévoir, et toujours se préserver, on peut voir ce qui a été fait (Voyons comme les Dieux...). La lecture de Simonide préservé par les Dieux peut aider à un certain dépassement conscient et judicieux des limites. S'ouvre ainsi une espérance, selon l'intention permanente des Fables.

Voyons mieux, suivant La Fontaine, cet effet heureux.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Simonide préservé par les Dieux I 16:36 dans La Fontaine

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