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« Simonide préservé par les Dieux II »

jeudi, 29 janvier 2009

Simonide préservé par les Dieux II

La Fontaine tire Simonide préservé par les Dieux d'une longue tradition qui passe par le livre II du De Oratore. Quintillien a développé ce récit. Valère Maxime, dans ses Faits et dits mémorables, l'a tronqué. La Fontaine a traduit, mis en vers, et remarquablement bricolé.

Il utilise Cicéron réduit par Valère Maxime et enrichi par Quintillien.

Selon le De Oratore, un certain Scopas, personnage noble, passa commande de son éloge à Simonide de Céos. Cet orateur, par souci d'ornementation, fit un discours qui louait largement Castor et Pollux, ce qui mécontenta Scopas. Celui-ci décida d'une réduction sur le prix du discours, mais il invita l'Orateur à manger. Pendant le repas, les Dieux informèrent le seul Simonide qu'il devait quitter la maison. Celle-ci s'écroula quand il fut hors, et Simonide contribua, grâce à sa mémoire, à retrouver parmi les ruines, les restes des victimes. Cet orateur, quem primum ferunt artem memoriae protulisse, peut donc à bon droit être célébré comme l'inventeur de l'art de la Mémoire. C'est pour cette raison que Cicéron en parle.

Valère Maxime, quant à lui, ne s'intéresse qu'au miracle. Voici ce qu'il en écrit, selon la traduction Garnier de Constant : Même bienveillance des Dieux envers Simonide qui, sauvé une première fois d'une mort imminente, fut encore soustrait à l'écroulement d'une maison. Comme il dînait chez Scopas à Crannon, ville de Thessalie, on vint l'avertir que deux jeunes gens étaient à la porte et le priaient instamment d'aller les trouver aussitôt, mais, à ce moment même, la salle à manger où Scopas donnait un festin, s'écroula et écrasa le maître de la maison avec tous ses convives. Fut-il jamais rien de mieux garanti que ce bonheur de Simonide....

Valère Maxime supprime l'exploit de mémoire. La Fontaine le suit, car là ne porte pas son intérêt. Ce n'est pas, en effet, par la mémoire que Simonide est préservé. Or, le premier Livre des Fables, en son dernier mouvement, s'intéresse fort à la préservation : De Simonide préservé par la Dieux au Chêne et au Roseau, plusieurs personnages tentent de se préserver, soit du Nord, soit de la Mort, soit des femmes, ce qui exige souplesse, tenue, et, surtout, intelligence des distinctions. La mémoire n'est pas ici présentée comme déterminante. Simonide n'est donc pas convoqué comme l'inventeur de son art, mais pour avoir su, sans le savoir, tenir sans se faire rompre. Cet orateur est parvenu à devenir Roseau sans l'avoir médité. Il n'a pas, comme cette habile plante, la conscience active de ses actes. Lui qui sait faire discours, il ne discourt pas de cela, mais, dans la suite des fables, son apparition prépare, sans théorie, et en théorie cependant, si l'on prend ce mot étymologiquement, l'apparition du Roseau. C'est une théorie vers la théorie qui se construit. Le défilement des histoires mène à l'énoncé, par le Roseau, de ce qui permet de lire comme théorie, et théorisation, l'ensemble du premier Livre. Ainsi la construction en Livre fait doublement théorie. Le Roseau est au bout des vingt-deux premières fables, merveilleusement pensé, pensif, et pensant.

Le Papillon du Parnasse, en cette composition, a aussi butiné Quintillien, chez qui il récolte un Athlète. Comment Jean-Pierre Collinet, dans sa note du Pléiade, peut-il oser écrire que la version de Valère Maxime lui sert de source ? Voilà en tout cas ce qu'écrit l'auteur de L'Institution oratoire, selon la traduction d' Ouizille : On prétend que Simonide est le premier qui ait réduit la mémoire en art, et voici la fable qu'on raconte de lui. Il avait, moyennant une somme convenue, composé à la louange d'un athlète qui avait remporté le prix du pugilat, une de ces pièces de vers qu'il est d'usage de faire pour les vainqueurs. On lui refusa de lui payer une partie de cette somme, parce que, suivant la méthode des poètes, il s'était étendu en disgressions un peu longues sur Castor et Pollux, et il lui fut conseillé ironiquement de s'adresser pour le surplus aux demi-dieux dont il avait chanté les hauts faits. Ceux-ci acquittèrent galamment leur dette s'il faut croire ce que l'on rapporte car un grand repas s'étant donné pour célébrer cette victoire, et Simonide y étant invité, un exprés vint lui dire, pendant qu'il était à table, que deux jeunes cavaliers désiraient lui parler. Il ne les trouva pas, mais l'issue lui montra qu'il n'avait pas eu affaire à des ingrars; à peine eut-il le pied hors de la maison que la salle du festin s'écroula sur les convives et les mutila si horriblement que, lorsqu'il fut question de leur donner la sépulture, leurs parents ne purent les reconnaître ni à leurs traits ni à leurs formes. Alors, ajoute-t-on, Simonide qui se rappelait parfaitement l'ordre dans lequel chacun des convives était placé, parvint à rendre leurs corps à leurs parents.

Les auteurs ne s'accordent pas sur le nom du héros chanté par Simonide, si c'était Glaucon Carystius, ou Léocrate, ou Agatharque, ou Scopas. Ils ne s'accordent pas davantge sur le lieu où était située la maison, si c'était à Pharsale, comme Simonide lui-même semble le faire entendre quelque part, et comme l'ont rapporté Apollodore, Eratosthène, Euphorion, Eurypile de Larisse, ou à Cranon, comme le prétend Apollas Callimaque, d'après lequel Cicéron a donné corps à cette histoire. Ce qui paraît constant c'est qu'un noble thessalien nommé Scopas périt dans ce festin. On ajoute que le fils de sa soeur y périt également, ainsi que la plupart des descendants d'un autre Scopas plus ancien. Du reste, tout ce récit sur les Tyndarides m'a bien l'air d'un conte, car le poète n'en fait mention nulle part, et certes il n'aurait gardé le silence sur un événement aussi glorieux pour lui.

Dans ce récit, La Fontaine fait butin de l'Athlète.

Ce personnage, apparemment, lui permet surtout d'enrichir sa fable en circonstances. D'honorables commentateurs y verront un travail rhétorique visant à démontrer la maîtrise d'un art voire à élever en poésie le genre un peu scolaire de la fable... On appuiera la démonstration d'une esthétique de la diversité et d'une morale du divertissement. On renouvelera en quelque manière, l'avis un peu nul de madame de Sévigné, selon qui La Fontaine peint.

On peut cependant observer que l'introduction de l'Athlète, venu de la fleur Quintillien, produit un remarquable trio de couples : athlète/orateur, athlète/dieux, orateur/dieux. En s'adjoignant la suppression voulue par Valère Maxime, ce trio bouleverse le récit cicéronien, où il fait goûter particulièrement la figure double des jumeaux. Le miel est tout autre, et il est nourrissant : il permet de penser l'écriture de la séquence des fables, le fondement de la composition par livres, et le travail philosophique de La Fontaine.

Nous mettons la barre très haut ? Normal. Il s'agit d'un Athlète. Et nous aimons le miel énergétique.

Nous allons tenter, en évitant de penser par sources, d'utiliser les mots de l'art lafontainien : les différentes fleurs, se reposer, et faire son miel.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Simonide préservé par les Dieux II 20:50 dans La Fontaine

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