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« Le Beau souvent nous détruit »

dimanche, 1 février 2009

Le Beau souvent nous détruit

Le Beau a bonne presse. Que dire contre lui ? Nous l'aimons.

Parfois nous le retournons. Nous proclamons aimer le laid. Nous sommes trash. Nous glorifions la merde. Mais nous n'y tenons guères. Nous revenons au Beau, Et nos pires cérémonies à la louange de l'horrible, nous les savons célébrer obliquement leur contraire. Les Fleurs du mal sont belles.

Rarement, dans nos ténèbres, il n'y eut tant de place pour la beauté. Quel beau temps pour elle !

Belles voitures, belles femmes, belles contrées, beaux paysages. Beauté est partout pour chacun son doux souci. On va de Beauty shop aux salons de Beauté.

Même les philosophes et les théologiens s'y vouent. L'idée est vieille, mais elle se rafraîchit. Michel Serres y oeuvre. Le pasteur Jean-Pierre Nizet me disait tout à l'heure vouloir composer une théologie de la Beauté. Déjà Saint Bernard... Les cathédrales, Saint Thomas... Déjà Monteverdi... Dieu fonde la Beauté qui le propose. Le Beau est un chemin de Dieu qui est chemin du Beau. Jean de la Fontaine signale pourtant que le Beau souvent nous détruit.

C'est au Cerf se voyant dans l'Eau :

Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'utile ;

Et le Beau souvent nous détruit.

Ce Cerf blâme les pieds qui le rendent agile;

Il estime un bois qui lui nuit.

Poursuivi, le Cerf découvre que ses pieds, qu'il méprisait, auraient pu le sauver, si ses bois, qu'il admirait, ne s'étaient pris aux branches... Il meurt détrompé.

Il maudit les présents

Que le Ciel lui fait tous les ans.

Lors de la soutenance de ma thèse, Annie Ubersfeld, qui était membre du jury, hurlait que La Fontaine louait toujours la beauté. Je lui citais ces vers qu'elle ignorait. Elle hurla plus fort. Il n'était pas question que le beau fût discutable...

Caravage nous montre les pieds d'un homme devant la Madone de Lorette. Ces pieds firent scandale. Ils étaient sales. Ils étaient pieds. La vision de la belle Dame s'accordait mal à leur vue. Mais le chef d'oeuvre, même inconnu, ne va pas sans pieds. Balzac l'a fait senti : Frenhofer a trop fait cas du beau. Son tableau achevé est un chaos de couleurs, mais il y paraît pourtant un pied, certes plus érotique que ceux de l'homme du Caravage... Pied beau, mais pied.

Le Beau détruit qui méprise le pied.

Au demeurant, ce n'est pas lui qui détruit le Cerf. C'est son image, et, plus précisément, la croyance en sa valeur exclusive. Le Cerf se trompe, non sur le Beau, qu'il goûte avec raison, mais sur le cas qu'il en fait. Certes le Beau est délicieux. Le Cerf se mirant autrefois n'avait pas tort de louer la beauté de son bois. L'erreur était de mépriser ses pieds.

Le Christ marche sur des chemins. L'Evangile passe par les pieds. S'agit de les laver, ou de les crucifier. S'agit de les employer. La Beauté, si elle paraît, suppose la traversée pédestre du monde et l'entière pensée de son corps. Il faut marcher à la Beauté, sans lire le monde ou soi depuis son image. Le Christ ne se contemple pas dans le Jourdain ou dans les puits. Il marche au réel toujours inconnu dont il fait surgir, comme d'un visage sans gloire, la possible Beauté.

Le Cerf eût dû se faire une pratique pédestre du beau. Il l'eût vu au loin, non sur soi, et se fût méfié de ses bois. Le miroir lui a caché que l'image du beau, surtout pure, peut troubler la réflexion. Il l'a ainsi lié à sa mort.

L'on meurt en effet du beau. Combien de vies ruinées pour un beau corps ? Combien de morts pour un beau moment ? Combien de destructions par la religion des beaux arts ? L'ego lié au Beau ruine l'âme.

Théophile Gautier se trompe quand il dit que tout ce qui est utile est laid. Il faut louer les pieds, les chemins, et les assiétadous. Il faut louer l'utile qui rend modeste.

Mais faut-il comme le Cerf maudire les présents que le Ciel nous fait tous les ans ?

Quel péché ! Quel abominable péché !

Rendons grâce à la Beauté qui naît de nous, comme étrangère, par le ciel, en notre marche.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Beau souvent nous détruit 23:29 dans L'époque , La Fontaine , Théologie

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