« Lire quand on est morte »
vendredi, 27 février 2009
Lire quand on est morte
Elles sont mortes, et elles lisent.
Pourquoi pas ? Mieux vaut lire que faire des vers.
Les dames lisent. Plus rarement les hommes, et par fonction, et pour écrire. Saint Augustin et saint Jérôme sont volontiers entourés de textes. Mais la plume de saint Augustin est levée. Il s'apprête sans doute au De Trinitate. Quant à saint Jérôme, à deux pas de son Lion, après une séance de coups de caillou dans les côtes, il traduit la Bible. Mais Marie reçoit l'Ange, un livre sous les yeux. Elle ne projette pas d'écrire. Elle dit juste oui à l'annonce étrange.
Dans l'église de la Sé à Lisbonne, ce sont deux gisantes qui lisent. Les hommes sont occupés à palper encore un peu leurs épées.
Si je me place à hauteur du visage des dames, je vois le texte qu'elles lisent. Leur yeux d'éternité suivent ces lignes gravées dans la pierre.
Quelle dame du jour se ferait sculpter, allongée sur sa tombe et lisant ? Quel homme ?
J'ai le regret de ce vieux temps des gisantes en lecture. Il me semble qu'il faut toute la mort pour bien lire. Le texte est en mesure d'infini. Les pieuses Pénélopes mortes, seules, méditent bien l'évangile du retour d'Ulysse.
Nous ne donnons plus de durée à la mort. Elle est pour nous un mur, un platane, un flash. Le silence tranquille et la patience qu'il favorise ont perdu pour nous tout leur sens. Nous ne pouvons plus lire, sinon vite. Donc, nous ne lisons plus, quand même nous lisons. Nous sommes étrangers à l'immense durée de la mort.
Ces femmes de Lisbonne croyaient qu'elles en avaient pour un long temps à être mortes. Un jour, viendrait la résurrection. Elles l'espéraient. Mais cela leur faisait bien des années à tirer pour atteindre cette quille analogue à celle qu'ont connue les appelés du service militaire. La mort, en ce temps là, laissait du temps pour lire, comme l'armée en temps de paix.
Personnellement, je dois aux militaires Proust, Saint Simon, Chateaubriand et Kafka.
Un service de quelques millions d'années m'aurait permis de mieux les lire, d'élargir peut-être ma culture à d'autres écrivains, ou de me consacrer, comme ces dames de Lisbonne, à une seule double page. J'aurais appris à lire.
Mais je n'ai subi que dix-huit mois de service militaire. Il m'a fallu vite revenir à la vie, où il est presque impossible de lire.
Ces dames de Lisbonne, liront-elles encore après le Jugement dernier, quand elles seront sorties de leurs tombeux, et qu'elles chanteront la gloire du Seigneur ? J'en doute. La Vie éternelle n'est pas plus favorable à la lecture que la vie civile.
Les peintres ne représentent pas les élus au ciel en train de lire. Pourquoi liraient-ils encore l'Evangile, ou des romans ?
On lit, quand on est mort, dans l'attente du Jugement, et surtout quand on est femme, ce qui peut heureusement arriver à des hommes.
On ne lit pas en attendant Godot.
Je me souhaite une longue mort à livre ouvert.
Yves Le Pestipon |
20:20 dans
Théologie
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