accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« Simonide préservé par les Dieux IV »

dimanche, 15 février 2009

Simonide préservé par les Dieux IV

Suite de la lecture du premier Livre des Fables

Simonide préservé par les Dieux s'achève par une multiplication du deux :

Jadis L'Olympe et le Parnasse

Etaient frères et bons amis.

En ces deux vers, jadis fait couple avec le présent sous-entendu, l'Olympe avec le Parnasse, la fraternité avec l'amitié, qui comportent également, en leur principe, le nombre deux.

Il y a eu un temps du deux heureux – le temps des Dieux – mais ce temps n'est plus.

Ces vers renvoient aux premiers vers de la fable :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes

Les Dieux, sa Maîtresse et son Roi.

Malherbe le disait. J'y souscris quant à moi.

La fin de la fable revient sur son début, et, du coup, le fait relire. Ce début est-il vraiment maxime toujours bonne ? Doit-on y souscrire comme le je, et le dire comme Malherbe ? Quel est alors son statut ? Est-il la morale de la fable, le discours qu'elle s'emploie à nous faire retenir, ou une thèse première, dont les derniers vers indiquent comment nous jeter à côté pour nous mettre sur le propos qui conviendra le mieux au présent, et que le texte ne formule pas ? Si tel est le cas, cette thèse est clivée : elle porte sens premier – maxime toujours bonne - pour qui la lit à l'initiale, mais, pour qui la relit, un autre sens paraît. L'identité stricte des mots, si l'on y revient, masque et construit un à côté qui porte loin.

Dans Pierre Ménard auteur du Quichotte, le passage du temps entre deux textes identiques clive leurs sens, et fait paraître un sens troisième, celui de l'instabilité herméneutique... Ici, le passage de la fable, qui est aussi celui du temps de la lecture, figurant celui de l'histoire, introduit dans les vers liminaires un dédoublement décisif.

En première lecture, on apprend qu'il faut louer les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi. Un vers entier est consacré à la Maîtresse devenue une Belle. Puis toute la fable est consacrée à l'effet des louanges sur les Dieux. Le Roi semble oublié.

Il revient en fin de fable, sous le nom, qui fait transition, de l'Olympe. Bien loin du jadis, voilà le Roi du présent.

La Fontaine ne le nomme pas.

La double fable suivante indique, par une petite prose, que des raisons parfois contraignent de rendre la chose ainsi générale. Le Roi du présent n'est pas nécessairement ami du Parnasse... Louis XIV n'aimerait peut-être pas lire que, malgré les apparences de son mécénat, il n'est pas rentable pour les poètes de le louer. Mieux vaut parler de loin, indiquer sans nommer.

L'affaire est d'importance. Elle est probablement vitale pour La Fontaine en ces temps difficiles de l'affaire Fouquet. Question de tactique, voire de stratégie : comment éviter d'être rompu dans l'écroulement toujours possible des maisons, ou d'être détruit par le Vent du Nord ? Comment être préservé ?

Morale entière de la fable : s'il est généralement vrai qu'on ne peut trop louer les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi, au temps présent, il ne faut pas compter, quand on est du Parnasse, être préservé par le Roi pour l'avoir loué, et même trop loué. Méfiance donc. On ne saurait se garantir, avec un tel maître, en imitant Simonide.

La thèse affichée par le début de la fable est donc bien deux dans une. Elle est à la fois la thèse de la fable, et le masque de cette thèse, l'ensemble du dispositif faisant à son tour thèse sur la fable, l'art de lire, de vivre, et de penser... C'est la thèse, parce qu'on ne peut trop louer ... C'est le masque de la thèse, parce que le Roi présent est tel que l'art encomiastique ne saurait suffire à le rendre, à coup sûr, préservateur du Parnasse, et, plus largement, des Cigales. Il ne faut pas croire, si l'on veut être préservé, qu'il suffira, comme ce fut le cas pour Simonide, de faire un bel éloge. Louis XIV n'est pas aussi bon payeur que les Jumeaux. Le temps présent n'est plus le temps des Dieux. Si l'Olympe est toujours au pouvoir, l'Olympe n'est plus l'Olympe. L'identique, apparemment, n'est pas identique. Le lecteur d'aujourd'hui ne doit pas croire qu'imiter Simonide suffit. S'il loue le Roi, même par hasard, comme Simonide, il ne doit pas compter toucher un excellent salaire. Le Roi ne lui sauvera sûrement pas la vie, si s'écroule une maison, comme celle, peut-être, de Fouquet...

Il faut donc lire et relire la thèse initiale, mesurer combien la fable entière jette à côté, et met sur un propos que l'on n'attendait pas.

Un mode essentiel d'argumentation rhétorique s'en trouve ébranlé.

La thèse intiale s'appuyait sur l'autorité de Malherbe et sur l'engagement du je

Malherbe le disait. J'y souscris quant à moi.

Jamais Malherbe, cependant, n'affirme, du moins par écrit, qu'on ne peut trop louer... Quant au je, sa souscription des premiers vers est rendue suspecte par son constat des derniers vers. Il est clair qu'il est inutile, pour les gens du Parnasse, au temps présent, de trop louer le Roi... Du je initial au je final qui se laisse entendre par le nous, un écart se produit. Le je semble se jeter à côté du je. La souscription s'en trouve clivée. La force de l'argument d'autorité fondé lui-même sur l'engagement du je est ébranlée. Faut-il alors croire trop simplement, aux discours ? Faut-il souscrire aux souscriptions, même du je ?

La fable de La Fontaine ne relève pas de l'art de l'éloge, ou même de la louange de cet art.

Elle est un texte qui se retourne et que le lecteur doit lire et relire, elle ne devient productive que par les déceptions qu'elle construit y compris quant au je, voire à Malherbe : elle met le mal en Malherbe même... C'est par ses manques et ses à côtés qu'elle produit du sens, et non par sa plénitude, comme doit le faire l'éloge (toujours contestable s'il se jette à côté). On en a pour son argent - si l'on peut dire - avec la fable de La Fontaine, quand elle se jette à côté - ce qu'elle fait presque toujours - et construit des manques sensibles. C'est ainsi qu'il faut laisser dans les plus beaux sujets quelque chose à penser, ce qui suppose un jeter à côté... Ainsi, cette fable est-elle un contre éloge. Elle est un texte à côté et pervers, qui fait paraître béance, singulièrement entre jadis et le présent.

Cette béance, les textes qu'imitait La Fontaine ne la construisaient pas. Chez Cicéron, chez Quintilien, ou chez Valère Maxime, il n'y avait aucune méditation mélancolique sur l'heureux temps d'amitié entre l'Olympe et le Parnasse. On trouvait en revanche régulièrement, l'idée que Simonide était l'inventeur de l'art de Mémoire. Par son travail d'écriture, La Fontaine clairement se jette à côté d'eux. Il diverge. Il se met sur le propos de tout autre chose, et ce qu'il fait n'est pas un éloge de Castor et Pollux, d'une belle, ou du roi.. Ce n'est même pas un éloge de l'art de l'éloge, Et ce n'est pas non plus un éloge de l'art de mémoire, en tant qu'il permet de se souvenir de l'emplacement exact des choses... Ce qu'il produit, c'est, par un jeu d'à côté concertés, une critique du roi, du présent, et même de l'éloge. Il offre une défense et illustration de ses fables, en tant qu'elles sont un travail de lecture, et de relecture, déceptif, par à côtés, qui n'exige pas une mémoire fixante, comme celle de Simonide, mais un art d'écrire et de lire, par mémoire inventive, c'est-à-dire, par poésie .

La mécanique de la fable est ici en jeu, dans son double principe d'imitation. Imitation littéraire d'abord, imitation éthique ensuite.

Imitation littéraire : La Fontaine se donne comme un imitateur de textes anciens. Il les traduit. Chacune de ses fables est le redoublement d'une fable ancienne. Il y a toujours de ce point de vue du deux dans chacun de ses textes. Mais, à les lire, cette imitation n'est pas une image fidèle. Elle n'est esclave du principe d'identité. La Fontaine librement se jette à côté. Le lire, c'est voir le redoublement, et distinguer. C'est apprendre à pratiquer et à critiquer l'imitation littéraire.

Imitation éthique : la fable ordinairement propose d'imiter le comportement de personnages : soyez comme la Colombe, ou comme le Renard ou comme le Singe, ou comme le Roseau ... Mais, avec Simonide préservé par les Dieux, qui voudrait se préserver comme Simonide, en louant l'actuel Olympe, pourrait être déçu : le temps présent n'est pas le temps jadis. L'histoire a rendu dangereuse la pratique tranquille de l'imitation éthique.

La fable de La Fontaine - mais pas les textes de Cicéron, de Quintillien, ou de Valère Maxime - montre le temps, qui met en crise l'art de la fable. Elle montre aussi, puisqu'elle existe, la possibilité de faire des fables pour temps où l'Olympe et le Parnasse ne sont pas frères et bons amis. Ces fables sont et seront des machines à lire, qui décomposent, au fond, l'imitation...

La Fontaine fonde ainsi, par fable, une fable critique de l'imitation, ce qui suppose un travail de redoublement et de jeter à côté. L'essentiel se joue logiquement à une méditation sur le deux : tout deux n'est pas pareillement deux. Il y a diverses sortes de deux : les deux Voleurs de la fable XIII ne portent pas même deux que L'homme entre deux âges et ses deux maitresses; les deux Dragons de la fable XII ne forment pas couple de jumeaux; Les Dieux ne sont pas deux comme les deux voleurs...

A nous deux, deux...

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Simonide préservé par les Dieux IV 12:48 dans La Fontaine

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.