« Une icône dans le lac »
mercredi, 11 février 2009
Une icône dans le lac
Il y a des hommes qui vous racontent des histoires presque immédiatement. Les murs tombent. La parole s'épanche. On est emporté par le flot. On a confiance.
Un de ces hommes me parlait d'un vieux prêtre et de ses pouvoirs. Ce prêtre, il l'aimait.
Désormais, il l'accompagnait au moins mal dans la plus extrême vieillesse. Ce prêtre était presque aveugle. Il vivait retiré dans un village au pied de la Montagne noire.
Ce prêtre entendait les présences invisibles.
L'homme me parlait aussi de son père.
Il était ange et diable, me disait-il. Il inspirait, et il brisait. Il avait décidé que je ne devrais pas savoir dessiner. Lui seul, dans la famille, savait. Je ne serais jamais qu'un ouvrier médiocre, bien en dessous de lui. Pas d'études pour moi. Pas de beaux arts.
Cet homme était reconnaissant envers le prêtre presque aveugle qui lui avait fait beaucoup de bien. Plusieurs fois, disait-il, il a chassé les forces mauvaises qui éloignaient les affaires de mon commerce. Il savait placer le sel aux bons endroits, faire des messes. Pas des messes noires. C'est toujours le bien qu'il cherche. On vient le voir de loin pour ça.
L'évêque avait révoqué le prêtre, le jugeant sorcier. Mais, maintenant, c'était fini. On le laissait mourir en paix.
Il y a de l'étrange, me disait l'homme. On est parfois poursuivi par des forces mauvaises. Quelquefois, une ancienne morte, inconnue de nous, nous tient. Ce prêtre m'a délivré d'une lointaine tante, que je n'ai jamais connue, et qui tournait autour de moi. Il faut se méfier des meubles qu'on achète dans les brocantes. Ils sont chargés. Parfois, cela peut être très dangereux.
Cet homme disposait d'un ordinateur. Il avait vendu des cuisines intégrées. L'autoroute passait à quelques kilomètres de chez lui. Nous étions du même monde. Je l'entendais. Il m'entendait. J'échangeais mieux avec lui qu'avec mes collègues prudents. Il avait l'oreille au réel.
Nous parlions des sourciers. Nous parlions des pierres. Il me disait son combat avec son père. Il me racontait comment le prêtre, lorsqu'il recevait une ordonnance du médecin, commençait par passer sur elle le pendule. En cas de mauvaises ondes, il la jetait. Récemment, on lui avait apporté des cassettes de la Bibliothèque sonore. Il les avait soumises au pendule, et rejetées. On avait voulu le forcer à les entendre. La voix qui parle dedans est pleine de mal avait-il dit. On avait dû renvoyer les cassettes.
Le père de l'homme avait fait des icônes avant de mourir.
Un jour, le prêtre avait dit : il y a quelque chose de mauvais chez vous. Quelque chose de très mauvais. Je vois un objet religieux. Cherchez !
L'homme avait cherché. Que pouvait-il avoir de religieux chez lui ?
Il avait pensé à une icône que lui avait donnée son père. Ne cherchez pas. C'est ça ! Ne perdez pas de temps. Prenez là sans la toucher directement. Emballez la dans du chiffon. Et jetez la au lac des Cammazes.
L'homme avait enveloppé l'icône prudemment. Il l'avait portée à cette eau profonde parmi les forêts de sapins de la Montagne noire. Il avait lancé le paquet.
Depuis, me disait-il, la maison et plus saine. Je vis mieux. Le chien de l'homme léchait sa main.
Il regardait sa femme, et, derrière elle, le feu de la cheminée. Nous avions encore beaucoup à nous dire.
Je désirais plonger dans la surface brillante du lac des Cammazes, y chercher l'icône. Je me souvenais de la Peau de chagrin de Balzac. Je pensais au prêtre retiré dans son village de l'autre côté de la Montagne. Je me souvenais de Yohan Avramescu, vieillard roumain, et peintre en icônes, qui me disait que ces peintures ne sont pas des oeuvres d'art, mais des portes. Il en a laissé deux chez moi. Il résidait en Norvège, je ne sais où, avec sa femme, et je ne peux lui envoyer ses icônes. Peut-être est-il mort.
Je plonge dans cette mémoire.
Je n'ai rencontré Yohan Avramescu qu'une seule fois, à Toulouse. Il me disait combien il était déçu par la France, à cause de la télévision, du flot des images imbéciles. C'était un homme de bien, et lumineux. Nous nous sommes rencontrés à l'Espace Saint Jérôme, où il présentait des icônes, puis nous avons visité le tombeau de Saint Thomas d'Aquin.
Tout ce moment remonte vers la surface, avec sa lumière propre.
Avramescu m'a confié un livre de poésie, oeuvre d'un religieux, et qui parlait d'icônes. Quelques semaines plus tard, j'ai voulu rendre visite, selon son conseil, à un ermite dans la montagne, vers Céret, et qui devait recueilir le livre de poésie. Mais cet ermite, quand je suis parvenu à sa retraite, j'ai appris qu'il venait de partir vivre en Roumanie. Le livre que m'avait remis Avramescu, je l'ai laissé devant la porte. Il le fallait. C'était écrit.
Yves Le Pestipon |
17:36 dans
De pictura
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