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« La place des oeuvres avant leur temps »

vendredi, 20 mars 2009

La place des oeuvres avant leur temps

Une oeuvre d'art, d'évidence, quand elle existe, on ne croit plus qu'elle ait pu ne pas être. Elle a toujours eu sa place.

Comment admettre que Saint Louis fût privé Du Déjeuner sur l'herbe ? Qui concevra que Virgile n'ait pu entendre le Requiem ?

Les historiens sont déterminés. Ils fournissent des preuves, mais on résiste à se laisser convaincre. Les Pyramides semblent nées du désert avant le désert même. La Messe en si a précédé le Christ. Raphaël a peint Galatée quand Raphaël n'était pas né.

Les oeuvres que j'ai vu naître, quand elles me paraissaient parfaites, je sens avoir cru que leurs auteurs les avaient dérobées dans des grimoires. Il me paraît encore inconcevable que telle ou telle chanson de Brassens fût créée quand j'étais vivant, et que j'ai précédé Les Ailes du désir, la Pyramide du Louvre, ou Caisses.

Francis Ponge, quand il publie la fabrique de ses poèmes ne me déniaise pas suffisamment. J'imagine encore l'oeuvre chue d'un désastre obscur, et donc réelle avant que de paraître. Cette illusion fonde mon plaisir. Je la combats. Elle revient.

Je ne suis même pas convaincu d'avoir existé avant mes propres petits livres. Traits d'Elle m'a précédé. J'en ai presque oublié le chantier.

La considération de la place Marius Pinel à Toulouse renouvelle mon étonnement.

Je supposais, jusqu'à ces derniers jours, le Kiosque, qui est en son centre, une présence nécessaire. S'il a été bâti, au début des années trente, par l'architecte Jean Montariol, les effets permanents que ce petit monument produit sur moi, sur des chiens, sur des enfants, et sur la plupart des personnes que j'y introduis, me le donnaient sans commencement. Ce Kiosque, dont je savais l'histoire, n'était pas né. Il était une nature substantielle. Je n'imaginais pas son manque.

Je l'imaginais d'autant moins, peut-être, qu'il m'en paraissait une figure. Son retrait, dans un quartier négligé de Toulouse, l'absence de toute signature pour en afficher la gloire éventuelle, son inutilité en matière de concerts, le vide que j'y rencontre presque chaque nuit que je m'y rends, tout m'indiquait ce manque. Il ne se pouvait pas qu'il eût, un moment, manqué.

Compulsant des documents, je me suis avisé que l'inauguration de la Place Pinel - en 1929 - avait précédé de presque quatre années l'érection du Kiosque. Il y avait donc eu une place Pinel sans Kiosque. Pendant trois annnées entières, et presque quatre, avait existé une place pour le Kiosque qui était le centre, mais vide. La place du Kiosque était dans la Place sans le Kiosque.

Des hommes et des femmes avaient traversé la Place en l'absence de ce petit édicule où les sons reviennent sans cesse sur eux-mêmes. Ils avaient marché sans contempler les dix colonnes et la coupole. Ils avaient pu promener des chiens, ou échanger des paroles d'amour, ou même évoquer la Crise de vingt-neuf, la montée du fascisme, puis du nazisme, et sans doute aussi la pluie, le soleil, les nuages, et le Vent d'Autan sans pouvoir poser un moment le regard sur cette forme, désormais, familière.

Pour eux, la Place était un vaste carré sans érection de cercles.

Certains vivaient sans doute insouciants du centre et du monument. D'autres étaient dans l'attente. Quelques uns, certainement, faisaient pression sur la Mairie pour qu'elle agisse. On peut supposer que plusieurs virent avec satisfaction les premiers moments du chantier.

De cette durée de quatre anneés où la place Pinel fut sans kiosque, je ne dispose d'aucune trace. Je peux concevoir qu'il existe, dans des familles, des photographies. Je crois même savoir - d'après quelques informateurs - qu'il en existe. Mais je ne souhaite pas les contempler. Si elles m'adviennent, je ne m'en détournerai pas. Mais je ne les désire pas. Je crains le fétichisme des preuves.

Il y eut ce temps.

Je l'éprouve désormais. Je ne sais pas vraiment pourquoi je l'éprouve. C'est peut-être dû à ma fréquentation de la place Pinel, à mes enquêtes, aux exercices d'admiration. La critique, quand elle est poétique, c'est-à-dire physique et de multiplication, engendre la présence des oeuvres. Elle est la condition de l'amour.

J'éprouve désormais qu'il y a eu ce temps, que ce temps fut sensible, qu'il nous est inconnaissable, quoiqu'imaginable, parce que le Kiosque fut, malgré le vide et l'évidence, avant ce temps.

La construction du Kiosque a construit le temps avant son temps pour tout sujet qui le considère. Cette oeuvre a produit ce temps comme elle produit le temps où nous la pratiquons. L'intervention du Christ, à un moment précis, reforme le temps qui le précède. Elle rend lisible l'Ancien Testament depuis l'Evangile, si nous lisons dans cette considération. Mais comment lire hors d'elle ?

L'Evangile, par son présent, fonde le passé et l'avenir. L'oeuvre, quand elle surgit, présent exactement au présent, reforme le temps qui la précède apparemment. La Recherche du temps perdu, si nous la lisons dans la considération, fait place avant son temps.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La place des oeuvres avant leur temps 16:11 dans Place Pinel

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