« Dieu et la place de la question »
lundi, 23 mars 2009
Dieu et la place de la question
A la fin du livre de Job, Yhwh s'adresse à Elifat de Témân : Je suis en colère contre toi et tes deux compagnons. Vous n'avez pas parlé correctement de moi, comme mon serviteur Job. C'est du moins ainsi que traduit la contestable Bible des Ecrivains, pubiée chez Bayard.
Elifat et ses deux compagnons ont de quoi être dépités. Ils ont donné à Job force bonnes raisons pour croire qu'il avait tort de refuser de comprendre les raisons de son malheur. Ils sont des connaisseurs. Ils savent. Ils parlent raisonnablement à la place de Dieu.
Mais Dieu - ou plutôt Yhwh - n'est pas content d'eux.
Il leur préfère Job, ce personnage qui ne se propose aucune raison pour comprendre ce qui l'afflige. Il nie être coupable. Il se dresse. Il hurle.
Ai-je dénié leurs joies aux faibles
Laissé languir les yeux des veuves
Ai-je mangé ma part tout seul ? (...)
Ai-je comme Adam
Tu mes crimes
Pour cacher ma faute en mon sein ? (...)
Job interroge. Job pose et repose les questions.
J'ai fait mon lit dans les ténèbres
Le Trou je l'appelle mon père
Ma mère et ma soeur la vermine
Où sont passés mes brins d'espoir ?
Bildad de Shouah répond par des questions qui sont, en vérité, des réponses.
Où te mènent ces mots ?
Où s'achèveront-ils ?
Pense avant de parler.
Ainsi font les trois sages. Job les appelle l'opinion publique selon le traducteur.
Vous vous rapiécez de mensonges.
Vous vous soignez de sornettes.
Taisez vous.
Les trois sages savent. Ils comprennent le point de vue de Dieu. Ils fournissent, à sa place, réponse sur réponse.
Job est la question qui crie.
Il est la question qui part des Psaumes et va jusqu'aux derniers moments de la bouche du Christ : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi (ou à quoi ) m'as-tu abandonné ?
Dieu ne se fâche pas. Il félicite Job pour avoir maintenu, sans aucun mensonge, la question.
Dieu est la place nécessaire pour la question. Installer autre chose dans cette place, et surtout des réponses, c'est le nier.
Un vieil anagramme latin disait : divum/ vidum.
Le divin, c'est le vide.
Dans la place, la question se déploie, prend sens. Job répète, et répète sa question. Il sent qu'il n'est pas absurde de la poser, puisqu'existe pour elle la place.
En cours, je suis fort peu divin. Je ne laisse presque jamais de place à la question. Parfois, malhonnêtement, je demande aux étudiants s'ils ont une question à poser. Ce n'est pas la question que j'envisage, mais ma réponse. Je veux qu'ils posent une question pour que je dise une réponse, la mienne. Je les hameçonne par l'espoir d'une question, mais, comme ils sont rusés, ils se refusent. Je reste avec ma question de la question, qui est mon essai pour continuer à répondre.
Dieu n'est pas un professeur.
La question surgit. Il ne répond pas. La question se déploie, s'enrichit, multiplie. Il ne répond toujours pas. Il rend la question possible. Il est la place pour la question.
Les trois professeurs parlent. Ils savent. Ils ont l'idolâtrie de la réponse. Ils jugent Job parce qu'ils croient en cette image qu'ils construisent de Dieu. Leur opinion occupe la place de la place.
Et nous, lecteurs du Livre de Job, nous nous nourrissons de la question que pose le choix final, inexpliqué, de Dieu. Ce livre fait place. A notre tour, d'être la place où la question résonne.
Lorsque je vais Place Pinel à Toulouse, je prends le temps de considérer.
J'observe. Je mesure. J'admire. Je m'étonne.
Je m'avance dans le Kiosque, ou vers l'Espace canin. Une question naît en moi. Pourquoi cette Place ? Pourquoi cette Place, si puissante et si discrète autour de moi, et qui paraît ne pas avoir besoin de moi, et qui me contredit, et qui ne m'aide pas, et qui même me détruit ?
La Place ne répond pas. Les platanes sont riches du vent, mais ils ne parlent pas. Le Kiosque est sonore, mais il ne me dit rien. Les oiseaux, les chiens et les vieilles dames sont complices du silence. Ma question se déploie. Elle résonne. Je l'habite.
Des sages, peut-être viendront me donner plusieurs réponses. Je les attends. Je me tiens droit au milieu de la Place.
Je crois en elle. Je la connais. Je suis à sa hauteur. Je proteste contre sa puissance. Je veux plaider contre elle.
Job aussi voulait plaider contre Dieu.
Yves Le Pestipon |
18:53 dans
Place Pinel
, Théologie
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