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« Le kiosque de Jean Montariol »

lundi, 9 mars 2009

Le kiosque de Jean Montariol

Quand Hitler fut Chancelier, quand King Kong et les Trois petits Cochons sortirent sur des écrans, quand la Gestapo fut créée et quand un premier camp de concentration s'ouvrit en Allemagne, Jean Montariol installa un kiosque à Toulouse, place Marius Pinel.

Telle est l'histoire.

Cette place nouvelle avait été inaugurée en 1929. On lui avait donné le nom d'un syndicaliste révolutionnaire, quelque peu proche de Jean Jaurès. Pendant presque quatre ans, la place Marius Pinel était demeurée sans kiosque, ce qui paraît inimaginable. Mais, depuis 1933, grâce à la municipalité Billières et à Jean Montariol, on y voit un kiosque à musique.

Jean Montariol travaillait alors à son chef d'oeuvre, La Bibliothèque municipale de Toulouse, dont le plafond s'orne en son centre d'une coupole sonore. Que chacun s'y rende ! Que chacun l'essaie ! Dans le silence de la Bibliothèque, un petit souffle de voix montant vers la coupole, éclairée d'une rosace, résonne, revient, fait écho... Le soir, quand la Bibliothèque est déserte, il est merveilleux d'y chanter.

Les bibliothècaires savent que le dispositif acoustique est subtil : toute personne qui parle, même bas, à l'entrée de la grande Salle, ils l'entendent depuis le comptoir où ils distribuent les livres. Belle occasion d'espionnages coquins... Inversement, les rires des bibliothécaires, chacun les distingue à grande distance s'il sait se placer. Les sons montent à l'immense coupole, redescendent comme des anges, par des échelles invisibles, vers des oreilles.

Jean Montariol conçut ainsi son Kiosque.

D'une part, pour qui le pénètre, et parle, la voix résonne infiniment. Elle monte vers la voûte de béton, tourne, redescend, fait vibrer le sol, et remonte par la chair entière, avant de toucher à nouveau la voûte, et de vagabonder encore.

D'autre part, si l'on chuchote contre une des dix colonnes, oreille collée à la symétrique, le son s'entend distinctement. On peut ainsi croiser les langues, échanger des secrets, se dire l'amour.

Les deux phénomènes sonores de la Bibliothèque municipale existent donc dans le Kiosque.

Comme kiosque à musique, il fonctionne mal : les musiciens, à l'intérieur, entendent un son riche, subtil, velouté, mais que nul ne perçoit sur les pelouses alentour. Aucun concert n'est plus donné depuis longtemps place Pinel. Même les soirs de Fête de la Musique - phénomène alors merveilleux - le Kiosque est silencieux. Mais, toute l'année, les enfants du quartier y tentent leur voix. Ils la sentent revenir dans leur corps, enrichie du sol, de ses profondeurs, démultipliée, mouvante. Ils s'allongent sur la dalle. Ils écoutent. Ils s'entendent. Ils vocifèrent. Ils font l'amour avec leur voix.

La Bibliothèque Municipale donne lieu à moins de scènes enfantines. Les érudits penchés sur des in Folio, ou les étudiants occupés à bûcher, et, souvent, à se considérer, jouent peu au lancer de voix. Chacun veille au quasi silence. Le grand secret se tient au dessus des têtes, mais on penche des yeux sur les livres.

Ce Kiosque à savants s'appuie sur de grands murs, illustre une immense salle, accueillante au jour. Le Kiosque à Musique est pour tout le monde, mais il n'est pas pour les musiciens communs, qui lancent leurs sons au loin. Il est pour ceux qui écoutent le chant infuser l'espace et peupler leur chair. Il est donné aux enfants, aux bêtes, aux poètes, aux vagabonds et au vent. Il concentre par ouvertures. Il rend grave par légèreté. Son aventure est l'acccueil en soi du son sorti de soi.

Jean Montariol a construit un étagement de cercles.

Un premier est au sol, inscrit dans le territoire de la Place dont il occupait le centre en 1933. Quatre allées parties des quatre angles de la Place se coupaient en son milieu. Le Kiosque était le foyer d'une étoile, mais les encombrements historiques - l'Ecole, le Boulodrome, l'Aire de jeux, l'Espace canin - ont brouillé l'évidence.

Le second cercle est constitué par le sol du Kiosque. Il est de même dimension que le premier, quarante centimètres plus haut. S'étend entre eux un espace vide, cylindre très applati, qui serait inaccessible aux yeux, si n'étaient percées dans le mur neuf petites fenêtres, en losanges approximatifs. Dans cet espace, des mains ou du vent introduisent des déchets et créent un paysage. En son centre, un parapluie ouvert, et retourné, se dresse.

Le troisième cercle est au dessus des dix colonnes. Il est formé de plusieurs cercles en décrochements, préparatoires à la coupole. Des oiseaux s'y installent.

Un dernier cercle est au sommet de l'édifice, à peu près plat. On le voit, si l'on monte, avec les jeunes du quartier, sur l'école voisine.

Les dix colonnes sont dix cylindres.

Jean Montariol n'a pas redoublé par des cercles l'ornementaion de son Kiosque. Il a employé des carrés et des rectangles. La grille en métal est ainsi constituée de combinaisons de carrés noirs. Le haut des colonnes et les chapiteaux sont ornés de rectangles de couleurs.

Aucune figure sculptée. Pas d'allégories. Seuls quelques tags, régulièrement effacés par les équipes municipales, font apparaître des visages humains sur cette architecture.

A la Bibliothèque Municipale, et même dans les divers groupes scolaires qu'il a bâtis, Jean Montariol multiplie les figures. Il fait intervenir ses amis peintres et sculpteurs. Mais son Kiosque élève au ciel des abstractions. Faut-il y reconnaître, comme dans ses Bains-Douches honteusement maltraités, une influence de l'Orient ? La musique, comme les corps baignés, sont-ils pour lui, contrairement aux études par livres, dans un au delà des figures ?

Ces formes géométriques, leur chromatisme, mais aussi le noir des grilles, contribuent à l'élégance. L'oeil ne s'attarde pas à déchiffrer de pesantes images. Tout est donné. Le mystère est construit par les formes. L'âme s'éprouve sans honte, légère.

Ce Kiosque est délectable. Il est d'une architecture discrète, quoique ostensible, au centre en étoile de la place Pinel. Il n'y a rien en lui qui pèse ou pose.

Il offre au passant considérant des possibilités multiples. Patrick Quillier, traducteur de Pessoa dans la bibliothèque de Pléïade, y venait depuis l'autre bout de Toulouse, pendant son adolescence, retrouver ses amis et rêver. Je crois évident, quant à moi, que ce Kiosque mène à Pessoa. Les poètes qui s'y rassemblent éprouvent y devenir personne. Les musiciens se font musique dans l'invasion en eux de leur voix.

Ce Kiosque est une réponse admirable à l'ordre nazi que refusaient, de manière opposée, mais admirable également, King Kong et les trois Petits Cochons. Il parle sans mots, par l'ouverture, sans cinéma, et effets spéciaux, contre le monstre, qu'il soit Singe ou grand méchant Loup. Il n'a pas peur, même du ridicule. Il oppose le vide sonore, le secret ostensible, et le retrait indéfiniment ouvert, comme le divin, à la fureur. En dialogue discret avec la Bibliothèque, par l'oeuvre en construction, il affirme, contre toute crise, la possibilité sociale d'une paix poétique.

Un an après Voyage au bout de la nuit, Jean Montariol propose l'installation légère du secret dans le jour et dans la nuit.

Que presque personne n'en sache rien, sauf des chiens, quelques vieilles dames, des poètes et des enfants, témoigne de la santé de la catastrophe.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le kiosque de Jean Montariol 16:11 dans Place Pinel

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 1 mai 2009, à 18:05, PQuillier [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Cher Yves, ce texte est magnifique et les photos de Serge et les autres ce premier mai 2009 aussi.
    je t'embrasse
    Patrick Q

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