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« Que réformer ? »

mercredi, 25 mars 2009

Que réformer ?

Lors d'une conversation, voici quelques nuits, Place Marius Pinel à Toulouse, Sébastien Lespinasse et moi, nous nous demandions ce qu'il fallait réformer.

Notre ambition était modeste. Nous ne prétendions pas réformer le monde, ni la France, ni l'Université, ni nous-mêmes. Nous envisagions juste de réformer la place Marius Pinel, à Toulouse.

Il était nuit. Personne ne déambulait. Etait-ce un effet de la crise ? Pas un chien dans l'Epace canin. Pas un vieux monsieur promenant un chien. Pas un amant avec sa belle. Pas un SDF. Et même pas de vent. Nous étions vraiment seuls dans le Kiosque, avec notre question : que réformer place Pinel ?

Place Pinel, il y a un kiosque bâti par Jean Montariol, et qui résonne. Il y a un Espace canin. Il y a des pelouses. Il y a un boulodrome. Il y a une école primaire, avec sa cour, ses grilles, ses inscriptions. Il y a des platanes, et des tilleuls. Il y a le Pinel Pétanque Club. Il y a le foyer des vieux. Il y a des villas avec des colonnes, des briques, des jardins, et du jour. Place Pinel, il y a des violettes, des bancs, des panneaux... C'est une corne d'abondance.

Là, chaque chose a sa juste place. L'aire de jeux pour enfants, avec ses grilles, sa chouette en plastique, son toboggan paraissent calculés dans un souci de nécessité.

Que réformer ?

Nous nous interrogions.

Déplacerions-nous le boulodrome ? Dans quelle mesure, et en quel sens ? Ferions-nous glisser le Kiosque de sa position centrale vers un autre lieu ? Arracherions-nous quelques arbres ? Installerions-nous la statue d'un général, d'un poète, d'un chanteur, ou d'un bienfaiteur ? Mettrions-nous même sur le Kiosque une plaque pour signaler le nom de son architecte ? Enleverions-nous le parapluie renversé qui s'y terre ?

La place Pinel s'étendait autour de nos paroles, avec toutes ses parties nécessaires, comme un grand corps vivant et calme. Tout nous semblait parfait. Peut-être aurions-nous désiré faire l'amour avec cette totalité, mais sans intervenir pour y introduire, comme Henri Michaux, du Chameau, ou un train poussé par la foi... On ne réforme pas l'évidence.

Sébastien Lespinasse suggéra qu'il pourrait, à l'occasion, proposer de déplacer une feuille morte, installée sous le Kiosque... Mais il convint que cette proposition, qu'un balladurien modéré comme moi, aurait pu tolérer, était échappatoire facile. En vérité, pas plus que moi, il ne savait que réformer. Nos yeux se portaient sur le boulodrome, la pelouse, les cabines téléphoniques que l'on ne peut pas appeler, les poubelles, les bancs, la chouette jaune de l'Aire de jeux pour enfants, et l'Espace canin où de très rares chiens s'aventurent sans doute, comme en témoignent les crottes mystérieuses, car sans auteur revendiqué, qu'on y aperçoit, et dont on peine à croire qu'elles tombent de la Lune. Malgré le Diable nous poussant, et certain tropisme français, donc révolutionnaire, nous ne concevions la possibilité d'aucune réforme. Tout nous semblait définitif. Dieu paraissait avoir créé chaque détail de la Place comme une signature de sa perfection.

Pourtant, nous disions-nous, il y a eu des réformateurs.

De tels hommes ont existé.

Jean-Luc Moudenc, lors de son règne éphémère, mais généralement décisif, a fait déplacer l'aire de jeux pour enfants. Des associations ont demandé ce bouleversement. Il a consulté. Il agi. Et cette aire nouvelle, que nous avions redoutée, nous frappe désormais par sa nécessité. Jamais nous n'oserions demander que l'on restaure la Place dans son état prémoudenquien.

Envisager même cette restauration trouble.

D'infinies questions se soulèvent.

Restaurer la place Pinel, dans quelle mesure et dans quel état ? Faudrait-il seulement enlever quelques crottes, un tag, ou supprimer le Boulodrome, voire l'Ecole, l'Espace canin pour retrouver une pureté première, peut-être la forme primitive des urbanistes de 1929 ?

Nous regardions dans les profondeurs du passé. Quel était authentique de la place Pinel ? Quand fut-il ? Yvait-a-t-il eu un âge d'or qu'il faudrait retrouver ? Etait-il antérieur à l'Espace canin, ou au Boulodrome ? Fallait-il remonter à l'érection du Kiosque.

Ce Kiosque même, qui nous paraîssait le fondement du classicisme pinélien serait-il une souillure ? Devrions-nous revenir à la Place vierge, antérieure aux villas et aux rues, ouvertes aux souffles et aux vaches ? Etait-ce par l'abolition de la Place que nous trouverions sa gloire ? Devions-nous viser au lieu seul ?

Nos yeux plongeaient dans la nuit. Nous sentions que le vrai moment de la Place était celui que nous vivions. Notre envol de questions l'honorait. Comme Dieu, et comme le Kiosque, elle résonnait heureusement de notre voix. Nous étions emportés dans l'extase.

Pourtant, quand nous revenions à nous-mêmes, nous nous rappelions qu'il y avait eu des réformateurs. Jean-Luc Moudenc fut le plus récent, mais avant lui, Philippe Douste-Blazy avait inventé l'Espace Canin. Il n'y avait pas toujours eu un boulodrome, ou une Ecole, tels que nous les constations. Des hommes s'étaient levés, ardents, avec une imagination féconde, et ils avaient su métamorphoser la forme nécessaire de la Place en une forme qui nous paraissait, après acte, plus nécessaire.

Comment une nécessité avait-elle pu laisser place à une nécessité plus grande ? Par quel art ?

Nous constations notre impuissance de poètes. Nous en considérions les vertus. Nous y puisions la force d'un lyrisme.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Que réformer ? 20:52 dans Place Pinel

1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)

  • 1.

    le vendredi 27 mars 2009, à 13:57, Sébastien [TypeKey Profile Page] écrivait :

    Quel plaisir de lire ces lignes, de retrouver le souvenir de cette belle soirée sur le rien que n'eut pas désapprouvé un Flaubert... Je pense en lisant ces lignes à cette petite phrase de John Cage : "Comment en voulant améliorer le monde, on ne fait que l'aggraver". La Place persévère en son être pinélien, elle est mouvement sans fin, appel à..., la forme en acte du devenir.

    Bientôt, la technique aidant peut-être, nous enregistrerons sur l'Astrée nos voix inutiles pour témoigner de la place que la Place ouvre en nous.
    Bises.
    S.L

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