« Un artiste a-t-il besoin d'exister ? »
mardi, 3 mars 2009
Un artiste a-t-il besoin d'exister ?
Certains artistes se portent bien quand ils sont morts. La chose n'arrive guère pour d'autres catégories d'humains. Tout au plus, peut-on citer les martyrs que leur mort ne dérange pas. Perdre la tête n'est pas pour eux toute une affaire. Qu'on les étripe ou qu'on les écartèle, ils n'en restent pas moins souriants. Mais un général mort, ou un médecin, n'ont généralement pas bonne mine.
L'artiste mort monte. On le voit tous les jours lors des ventes aux enchères. Un peintre défunt booste ses prix. La disparition d'un écrivain, comme un Nobel, peut illustrer ses oeuvres. On les étudie. On les met à des programmes. La critique prolifère. Rimbaud mort est une affaire qui marche.
Peu d'artistes poussent la conscience jusqu'à figurer matyrisés avec le sourire. Plusieurs cependant ont des morts admirables. On admire. On fait des tombeaux. Leur oeuvre monte comme un bel arbre au dessus de leurs cendres. La mort est, pour eux, ou plutôt pour nous par eux, la vraie vie.
Il a bien fallu qu'ils existent, mais pour que l'oeuvre apparaisse, et donc qu'ils disparaissent, ce qu'ils commencent parfois jeunes. Chateaubriand l'a compris : Il s'est mis tôt à ses Mémoires d'Outre Tombe. Comme il n'arrivait pas, malgré leur achèvement, à disparaître, il leur a rajouté La Vie de Rancé, magique chef d'oeuvre, où il parle à peu près de tout, et dont le titre retourne les Mémoires, fait rire et fait programme : La Vie de Rancé : que l'on écoute ce titre, venu d'outre tombe ! Que l'on entende vie ! Que l'on entende Rancé ! Entre rincé et ranci, voilà la Vie d'artiste ! Enfin plus de corps, de fesses, de bouche, de mal aux reins, de traites, de traitements, de pingreries, de mensonges, d'ex, de sexes, et de piétinements... Mieux qu'un moine, ou qu'un ermite, rendu Rancé ! Désormais l'oeuvre vole : rien ne pèse, mais tout pose.
Chateaubriand a fini par réussir sa mort. Le Gran Bé face à Saint Malo était sa naturelle place. Sur ce caillou, toute inexistence est magnifiée. L'Océan la manifeste. Chateaubriand est un effet de ses Mémoires.
Pessoa, au nom fait pour Ulysse, a délivré au monde plusieurs artistes qui n'existaient pas. Leurs oeuvres n'en sont pas moins splendides. On les lit. On les célèbre. On leur fait des monuments. Mais il a fallu, malgré leur élégance, en passer par un individu, qui passait lui-même par là. Paix soit à son âme !
Mallarmé laissait l'initiative aux mots. Homère s'était retiré dans sa nuit d'où il tissait sa toile. Frenhofer ne s'est pas donné la peine d'exister. Son oeuvre compte davantage que celle de la plupart des peintres des XVIIème, XIXème et XXème siècles. Le pied de sa belle Noiseuse a fait mieux méditer que maintes fesses qu'on voit en des musées, et dont les peintres eurent vie.
Camille-Amadeus Colombetto a trop d'idées pour se perdre en celle d'exister. Voilà ce qui était écrit à la première phrase de la Préface de ses Oeuvres incomplètes, publiées en 1999.
L'oeuvre de cet artiste insiste pourtant.
Le retrait du sujet est la condition de l'oeuvre. L'artiste n'a pas besoin d'exister. Sans doute est-il prudent de lui couper les fonds. Cette absurdité n'en est pas une. Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être, écrivait déjà La Fontaine. Ainsi se font les puits sans fonds. L'écho sonore est toujours mort. La mort fait de l'écho. L'oeuvre s'honore du silence.
Mais l'artiste existe. Il existe inévitablement. Son pied lui fait mal. La fiction où il vit l'exalte et le tourmente. Le mensonge est sa vérité. Il est passé par ici. Il repassera par là. Tel est le jeu jamais aboli du je avec l'inanité.
Yves Le Pestipon |
13:25 dans
Artistes
, Camille Amadeus Colombetto
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