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« Simonide préservé par les Dieux VI »

samedi, 25 avril 2009

Simonide préservé par les Dieux VI

Suite de la lecture du premier Livre des Fables.

Quand la maison tombe à l'envers, nous l'avons vu, les Dieux préservent Simonide. Le récit alors se renverse.

Désormais, c'est clair : l'Athlète a tort et l'Orateur a raison.

Il a fallu du temps et des Dieux pour trancher cette affaire, que les hommes, à l'entour de la table, et dans la belle humeur, auraient sans doute jugée autrement. Disons, plus poétiquement, qu'il faut du récit et de la langue des Dieux. En somme, pour venger le Poète, il faut de la fable.

L'Epilogue du premier Recueil donne le lieu et la formule.

C'est ainsi que ma Muse

Au bord d'une onde pure

Traduisait en langue des Dieux

Tout ce que disent sous les cieux

Tant d'êtres empruntant les voix de la Nature...

Pas de fable sans langue des Dieux, et pas de fable non plus sans discours, et surtout sans récit, dont l'onde pure, image mouvante, fournit sans doute une métaphore.

Du point de vue de la fable, qui intègre celui des Dieux inscrivant leur action dans le temps, l'Athlète doit avoir les jambes cassées, et Simonide être préservé, comme l'indique assez aimablement le titre, et même vengé.

Humains, nous pouvons comprendre les Dieux, mais il nous faut, d'abord, nous arracher aux hommes de belle humeur, quitter la maison, passer de l'horizontal au vertical, sortir de table vers la fable.

Nous voyons alors combien le couple céléeste se distingue du couple terrestre : les Jumeaux sont indiscernables, et s'entraident tandis que l'Athlète et Simonide sont contraires et se nuisent.

Nous voyons ensuite comment Simonide choisit d'augmenter son discours pour répondre à la demande de l'Athlète, et comment ce dernier choisit de réduire son paiement après avoir divisé par tiers l'ouvrage. Simonide, de plus, entraîne don discours du côté des Dieux, vers les hauteurs de l'Olympe. L'Athlète ramène l'échange du côté de la table, de l'horizontalité, de l'ici-bas, et même de la belle humeur.

Cette opposition est constitutive. Elle est renouvelée, beaucoup plus loin, au Livre XI, par le Rieur et les Poissons, quand la Fontaine confronte le Rieur, qui ne songe qu'à prendre, et le véritable poète - lui-même - qui développe généreusement en fin de fable, une vaste imagination des fonds marins... La poésie, comme le pensera André Breton, est augmentative. Elle ne réduit pas. Elle n'économise pas par calcul. Elle est un Signe ascendant. Aussi Simonide, certes orateur, est-il essentiellement poète, comme l'écrit deux fois La Fontaine, suivant en cela les traditions concernant ce personnage. Son client, au contraire, est athlète. Il est porté au corps, à la vanité, et, par delà le sens de ce mot dans la fable, à sa matière, elle-même infertile et petite. L'Athlète est un signe descendant.

L'opposition capitale, cependant, concerne leur attitude face aux deux Dieux.

L'Athlète distingue quant aux Dieux. Il calcule sur eux, et il les confond avec l'homme, dont il moque l'impuissance. Simonide, pose les deux Dieux comme une unité fraternelle, sur laquelle on ne calcule pas, et il mesure l'écart de l'homme aux Dieux. Il fonde une transcendance et lui assigne le rôle d'exemple. En somme, il donne une place au divin quand l'Athlète ne croit qu'au terrestre, à sa maison, à l'économie. Il introduit, dans les échanges d'ici-bas, un neutre actif, la place d'un manque, qui sera celui du pilier (vers 46), renversant, au bout du compte, tout compte.

Tout se joue au deux.

Simonide fait le bon choix quant aux applications des deux. Il met l'identité et l'écart à leur place correcte. Le deux d'identité est, en cette affaire, du côté des Dieux. Le deux d'écart est du côté de la relation homme/Dieux. Ce deux d'identité est un deux fraternel, heureux, efficace dans les combats. Ce deux d'écart dit le respect, permet un lyrisme, fonde une exemplarité. Ensemble, ils disent le divin.

En les introduisant, cependant, Simonide ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. Il n'imaginait pas la réaction de l'Athlète. Il imaginait encore moins la réaction des Dieux. Son acte, que la fable, dans son ensemble présente comme efficace, ne relève pas d'un plan pour être préservé.

Peut-on l'imiter ? Bien qu'il ne réussisse pas par tactique, faut-il se le proposer pour exemple ? Quelle utilité tirer de la lecture de son cas ? Que peut produire cette image d'un homme faisant le bon choix sans le savoir ?

L'Athlète aussi est ignorant. Aveugle à l'avenir, il ne calcule pas qu'il risque la vengeance des Dieux. Il ne les imagine pas payer effectivement un prix bien supérieur à celui qu'il leur assigne (deux tiers de talent). Il ne sait pas ce qu'il dit quand il propose que Castor et Pollux s'acquittent du reste. Il a une bouche pour parler, mais il en ignore la force.

Seuls, les Gémeaux de l'éloge, avertissent, en connaisance de cause :

Ils l'avertissent qu'il déloge,

Et que cette maison va tomber à l'envers.

La prédiction fut vraie.

Les Dieux savent par avance. Les hommes ignorent l'avenir. Quelle est alors la valeur de vérité de la parole de la fable ? En quoi peut-elle être prédictive ? En quoi peut-elle avertir et préserver ?

Là encore, tout se joue aux deux.

S'il s'agit de se préserver, il faut distinguer, donc penser les choses, les situations, les êtres, les paroles, et même les nombres, deux par deux. Rien de plus nécessaire, peut-être, que de distinguer entre les divers deux.

L'Ane à la fable précédente et confronté à deux Voleurs.

Pour un Ane enlevé deux Voleurs se battaient.

Doit-il choisir entre les Voleurs ? Peut-être pas. Ils sont équivalents. Le troisième Voleur qui survient n'y change rien. C'est encore un Voleur. Le quart Voleur ne vaut pas mieux. Et ainsi, à l'infini...

Dans cette affaire, l'Ane est neutre. C'est un neutre passif. Il ne choisit jamais aucun des deux Voleurs. Juste prudence : il est préservé, c'est-à-dire, au minimum, gardé vivant.

Dans Les Poissons et le Cormoran, au Livre XI, La Fontaine, allant plus loin dans la lucidité cruelle, se fera l'interprète de ce constat :

Qu'importe qui nous mange ? Homme ou Loup, toute panse

Me paraît une à cet égard.

Qu'importent les différences entre Voleurs ? Inutile de se troubler la vie à tenter de les distinguer. Mieux vaut pour le Baudet passer, sans s'en soucier, de l'un à l'autre, et vivre...

Ce deux des Voleurs est analogue au deux des Dieux, quoique fort opposé. Les Voleurs sont Jumeaux. Les Jumeaux sont anti Voleurs. Voleurs et Dieux sont indiscernables. S'il s'agit de se préserver, il faut maintenir cette indistinction sans calculer sur les unités. Le deux d'en bas – celui des Voleurs – vaut, de ce point de vue, le deux d'en haut, celui des Dieux. La fraternité parfaite du couple céleste est équivalente à la guerre continue du couple d'antagonistes. Les deux Maîtresses, deux fables plus loin, appartiennent à la même série : Toutes deux firent tant que notre tête grise demeura sans cheveux. Qui veut survivre, et de plus être libre, n'a pas à se soucier de distinguer entre elles.

La fable XII propose un autre modèle : quand deux Dragons se présentent, ils peuvent être inégalement dangereux. L'un peut provoquer la peur, mais sans le mal. L'autre peut être véritablement épouvantable. A en croire le Chiaoux, le discernement est nécessaire pour s'avertir, donc vivre. Il en est ainsi face à l'Empereur de Turquie et face à l'Empereur d'Allemagne. Les fables XV et XVI complètent la pensée : entre un secours et la Mort, il faut distinguer. La Mort n'est pas un secours. Même Malheureux ou pauvre Bûcheron, on ne doit pas l'appeler si l'on veut être préservé !

Depuis la Cigale et la Fourmi, le premier Livre indique qu'il faut savoir distinguer. Depuis les Voleurs et l'Ane, il enseigne qu'il faut aussi savoir ne pas distinguer. Il faut, sur la machine ronde, avoir attention aux deux deux pour être préservé.

Simonide, pourtant, ne fournit pas un excellent exemple, puisqu'il n'est pas conscient des conséquences de son jeter à côté. Il est aveugle. Il est préservé sans l'avoir voulu.

La fable de La Fontaine, cependant, ne fait pas simplement lire son cas. Elle le fait relire. Se donnant comme un mouvement de relecture de son aventure depuis un présent d'écriture, elle propose moins d'imiter Simonide que de méditer son cas depuis la conscience du présent qu'elle construit :

Jadis l'Olympe et le Parnasse

Etaient frères et bons amis.

Cet heureux temps n'est plus. Finie l'heureuse fraternité en laquelle les Dieux frères intervenaient pour sauver un poète, leur frère en quelque manière.

La Fontaine s'est jeté à côté par rapport aux récits de Cicéron, de Quintilien, de Valère Maxime. Comme Simonide, il est sorti de son sujet. Il a procédé à une augmentation considérable. Faut-il, comme l'a fait l'Athlète, couper son texte en trois parties ? Faut-il isoler, en unités comptables, l'introduction, portant sur l'efficacité de la louange, puis le récit concernant Simonide, enfin le je reviens à mon texte, critique quasi explicite de la politique culturelle du Roi ? Faut-il trancher ou reconnaître l'unité d'intention entre moment moraliste, moment conteur et moment politique ?

L'avertisement des Dieux ne laisse pas de doute. Il casse les jambes de l'Athlète, qui a coupé en trois le discours de Simonide. Le fragmenteur est fragmenté.

Il faut donc prêter à cette fable une unité de dessein, même et surtout dans ses jeters à côté. Cela vaut pour elle, cela vaut sans doute pour les Livres de Fables, cela vaut, sans doute, pour l'oeuvre entière de La Fontaine... Cete fable fait programme poétique.

La préservation de Simonide, quant à elle, s'éclaire depuis le jeter à côté, et donc depuis notre présent de lecteurs et d'écrivain. Et ceci réciproquement.

Nous ignorons tous l'avenir. Notre présent n'a pas meilleurs moyens de prédiction que celui de Simonide. Et, pourtant, nous devons penser à nous préserver. Qui peut être notre préservatif ? Les Dieux, sans doute, mais où sont les Dieux, et que font-ils ? Alors, la fable même, par son jeu de jeters à côté, peut-elle nous préserver ?

La fable peut mesurer la différence entre nos temps (grande source de réflexion, et jeu de deux ) :

Jadis l'Olympe et le Parnasse...

Développant l'exemple de Simonide, elle peut suggérer quant à l'avenir, une raisonnable tactique :

On ne peut trop louer trois sortes de personnes

Les Dieux, sa Maîtresse, et son Roi...

Elle peut indiquer, par écarts d'écriture, qu'existe un problème avec le Roi ( jeu de trois, moins un, qui fait jeu de deux)... Est-ce trop ? Non. La fable peut s'offrir à la relecture, et indéfiniment, à qui mieux mieux, produisant par superpositions d'identiques, et grâce à la Langue des Dieux, de multiples écarts multiplicateurs.

Elle peut donner à méditer son choix, inverse de celui de Simonide : critique quand il loue, elle attaque et combat comme les Jumeaux quand il encense. Elle est image, et image retournée du poème de l'Orateur. Elle est, loin du jadis, d'un autre temps, dont l'écart paraît par l'unité que crée le pli de l'un sur l'autre.

Cette fable peut donner à lire et à relire cette histoire en montrant ce qui s'y redouble et ce qui y fait divergence. Elle peut laisser venir vers nous le sens par la relecture. Elle peut ainsi faire sonner ses mots, comme deux et Dieux, faire apparaître plusieurs fois frères, ou deux, ou trois, créer ainsi réseau d'intelligences. Elle peut s'enrichir par les fables voisines et les enrichir en retour, chacune formant point de vue quasi miraculeux sur les autres. Elle peut nous inviter à apparier et à distinguer, à penser par identités et par écarts. Elle peut se proposer comme un modèle du jeter à côté, qui vaut pour sa lecture, et pour celle du Livre. Elle peut ainsi nous avertir et nous inviter, malgré le malheur, à ne pas recourir à la Mort. Mieux vaut lire, relire et relire encore, sachant qu'on ne saurait prédire, n'étant pas les Dieux, et toujours en revenant aux vieilles histoires, justement en langue des Dieux, instances nécessaires à la poésie.

Cette fable nous prépare à elle, à la suivante et aux suivantes. Mieux vaut se jeter à côté que finir jambes cassées. Plutôt souffrir que mourir. Mieux vaut plier toujours que rompre.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Simonide préservé par les Dieux VI 22:20 dans La Fontaine

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