« Comment devenir un portrait d'ancêtre »
mercredi, 1 avril 2009
Comment devenir un portrait d'ancêtre
Pour devenir un portrait d'ancêtre, il faut attendre.
Avec de la patience, on finit toujours par vieillir. Si l'on sait se faire portraiturer à temps, et mourir, on est en bonne voie. Reste à prévoir des descendants, un mur, quelques meubles, éventuellement des bibelots.
Quand j'étais petit, chez mes grands-parents, je disposais d'un portrait d'ancêtre. C'était un vieux visage avec moustache, dans un cadre. Il me regardait quand je m'endormais. Il me faisait vaguement peur. Il y avait aussi, sur la cheminée, le buste en plâtre du Maréchal Joffre dans une grande cloche de verre.
Le portrait d'ancêtre avait un sort enviable. Jamais de devoirs de vacances. Pas de soupe à avaler. Aucune corvée. La paix, et une position supérieure à celle du Joffre en plâtre sous cloche. Personne n'en parlait. On ne le suspectait de rien. Il était dans son cadre, moral, et sans mal au ventre.
A cinquante ans, sans l'avoir prémédité, j'atteins à et état. Ce n'est pas un miracle. D'autres ont réussi. Beaucoup réussiront. Aucune qualité éminente n'est exigée.
Il faut et il suffit d'être professeur de Khâgne pendant dix ans.
Le grand avantage de ce métier, c'est qu'on devient assez jeune portrait d'ancêtre.
Quelle satisfaction !
Plusieurs personnes m'envient mon salaire, le prétendu prestige, le plaisir de parler à jets continu de littérature, et surtout les jeunes filles ravissantes, subtiles, délicieuses, chaque année renouvelées. Cela n'est rien.
Les plaisirs de l'oeil, de l'esprit, de la vanité et de la bourse pèsent peu devant celui d'être un portrait d'ancêtre.
Une très jolie jeune femme, et qui était fort riche, avait décidé, de faire représenter, par un mauvais peintre, - son amant le plus repérable - ses ancêtres en singes. Dans son immense maison, elle avait créé une galerie de singes. Les cadres étaient superbes, les peintures affreuses, les singes singes. Ils étaient les grands-parents, les arrière-grands-parents, et les ancêtres divers de la belle, riche par eux.
J'ignore ce qu'elle est devenue. Peut-être ruinée en Espagne. Sa maison a été vendue. Les portraits me sont invisibles.
Aucunes de mes étudiantes - ou étudiants (plus rares)- n'est assez riche, ou d'assez mauvais goût, pour créer une galerie d'ancêtres. Aucun ne m'a fait l'honneur de me peindre en singe. Ils travaillent autrement.
Un professeur de Khâgne voit chaque fin d'année ses étudiants partir vers la suite. Ils quittent sa parole. Ils ne rendent plus de dissertations. Parfois, il a de leurs nouvelles : ils vivent, ils ont des concours, des carrières s'ouvrent, ils voyagent, ils se marient, ils écrivent, leurs corps se métamorphosent.
Le professeur croit, quant à lui, qu'il vit aussi. Il va. Il vient. Il écrit des pages. Il visite des pays. Il rencontre des gens. Il change d'opinions. Il perd des cheveux. Il grossit. Il maigrit. Il a mal aux dents. Il participe à des mouvements. Il a des idées. Il perd quelques amis. Il en invente.
Des jeunes filles, perpétuellement en fleur, entendent ma parole. Je dis des phrases toujours neuves sur des textes qui me paraissent rafraîchis par elle. Je m'enchante d'entendre autrement un vers. L'existence déborde autour de moi, et en moi. Les livres multiplient. La vie est un chantier de signes et de parfums.
Quand je ne parle pas de textes à des jeunes filles, les amis vieillissent, certains meurent, les amertunes gagnent. Tiens, des gens, autour de moi, n'écoutent pas les vers de La Fontaine ? Un doute prend.
Par chance, d'anciens étudiants reviennent. Ils visitent ma salle de cours. Toujours la même depuis des années. C'est extraordinaire, vous n'avez pas changé ! Toujours là ! Toujours la même salle ! Toujours le même cours ! Et ils me racontent... Tant de voyages... Tant d'aventures... Et vous toujours là !
Je vois qu'ils voient le cadre autour de ma tête. Je suis sur un mur, un immense mur permanent. Ils sont venus me vérifier. Quel parfait portrait d'ancêtre !
Signe, je songe à être singe.
Yves Le Pestipon |
22:57 dans
L'époque
1 commentaire est apparu (en écrire un autre ?)
-
1.
C'est excellent.
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