« Les assiduités inutiles »
mardi, 21 avril 2009
Les assiduités inutiles
Le duc du Maine retrancha des assiduités inutiles
Voilà une phrase de Saint Simon.
Aux approches de la mort du Roi, son principal bâtard, désormais sûr de profiter de la succession, réduisit sa présence près de son père. Ses assiduités étaient, pour lui, inutiles. Pareilles expressions, parfois, s'arrachent au texte de Saint Simon. Elles flottent. Elles deviennent désirables. Elles attirent, comme des titres, tout un réel. On se plaît à les imaginer décisives, superbes et précieuses, courtisées par des circonstances.
Marivaux, entre Serments indiscrets et Fausses confidences, aurait pu proposer Assiduités inutiles. Goethe aurait pu les joindre aux Affinités électives. Un tableau de Fragonard aurait pu, et, peut-être, dû, porter ce titre. Eric Rohmer filmant les Assiduités inutiles eût pu plaire. Un biographe de Philippe Douste-Blazy devrait nommer Assiduités inutiles son chapitre sur la fin de la carrière politique de l'ancien cardiologue, se pressant au Fouquet, le soir de la dernière élection présidentielle, avec énergie, lui toujours assidu, et en vain. Georges Bernanos aurait pu écrire que, sans la grâce, les assiduités du chrétien sont inutiles. L'Odyssée, si on la relit du point de vue des prétendants, n'est-elle pas Les Assiduités inutiles ?
Cette formule glisse, navire où l'on n'embarque pas, dans une page de Saint Simon.
Mon beau navire, O ma mémoire, avons-nous assez navigué, sur une onde mauvaise à boire ?
Par lectures et relectures, ce navire revient vers nous. Quel réel y embarquons-nous ? Quels animaux ? Pour fuir quel déluge ?
Les assiduités inutiles souvent sont nos vies.
Maintes fois, sachant l'inutile, je fus assidu à des réunions. A des dames, aussi, et comme ombre. Des assiduités inutiles devant la Vierge n'ont pas fait ma joie. Je sais des experts en assiduités inutiles. Telle femme, dont on me parla, fut assidue quinze ans au concours de l'Agrégation. La mort seule l'en délivra. Un malade, assidu aux docteurs, périt comme tel ou tel déserteur. Nos assiduités, d'un certain point de vue, comme la Précaution, sont toujours inutiles.
Faut-il pourtant les retrancher totalement ? Le peut-on ?
Selon Saint Simon, le duc du Maine, s'il en retrancha, c'est qu'il jugeait le spectacle trop attendrissant.
C'est pour cause de spectacle trop attendrissant que le duc du Maine retranche.
Faut-il l'imiter ?
Les assiduités inutiles, sues telles, transforment en spectacle le monde, premier point. Elles font un spectacle trop attendrissant, second point. La question est de savoir si on peut supporter ce trop attendrissant.
Mon assiduité inutile métamophose pour moi des assemblées en spectacles. La sachant telle, et déterminé à la maintenir, je vois les têtes se faire masques, les corps décors, les paroles répliques, stichomyhties, récitatifs, parfois arias... Dès lors, le tremblé des grimaces, des chairs, des ans me bouleverse. Telle Académie, où je suis assidu, et toute de vieillards drogués à leurs discours, est très, et peut-être trop, attendrissante. Les théâtres, malgré leur coût, ne m'offrent rien d'aussi bon. L'assiduité des étudiants, quand ils la savent inutile, fait du professeur un oiseau, quasi fou, et qui parle, et va mourir. Quel spectacle attendrissant ! Et quel plaisir, et quelle instruction !
Le duc du Maine, s'il n'avait pas retranché des assiduités inutiles aurait joui du Roi mourant, lui faisant encore du bien, et en spectacle. Mais ce bâtard a craint le trop d'attendrissement. En refusant le spectacle, son mauvais goût, et la tendresse, il s'est, sans le savoir, condamné à l'hors scène. Tant pis pour lui !
Saint Simon, dans la certitude du néant, s'est consacré à la plus inutile des assiduités : écrire des morts. Il n'en a rien retranché
A nous...Et sans peur du spectacle.
Yves Le Pestipon |
13:03 dans
L'époque
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