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« Simonide préservé par les Dieux V »

mercredi, 22 avril 2009

Simonide préservé par les Dieux V

Suite de la lecture du premier Livre des Fables

Dans Simonide préservé par les Dieux, le deux abonde:

vers 38-42 : Deux hommes demandaient à le voir promptement.

Il sort de table, et la cohorte

N'en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étaient les gémeaux de l'éloge.

Tous deux lui rendent grâce...

Vers 56 : On doubla son salaire...

Vers 21-22 : Enfin l'éloge de ces Dieux

Faisait les deux tiers de l'ouvrage.

Deux et Dieux, dans cette fable, vont de pair, et sonnent ensemble.

Le trois, ainsi que le un, sont aussi présents.

Vers 1 : On ne peut trop louer trois sortes de personnes.

L'Athlète divise le salaire en trois tiers (vers 25). La Fontaine, quand il revient à son texte, pour finir, propose trois idées. (vers 61-66)

Quant au un, c'est le prix prévu pour le discours de Simonide.

L'Athlète avait promis d'en payer un talent.

Ce salaire, divisé en trois parts égales, est réparti en deux parts inégales : deux tiers, un tiers. Deux deux paraissent donc.

Le premier deux est celui des deux tiers.

Le second deux est celui de l'ensemble deux tiers/un tiers.

Ces deux deux n'ont pas même statut.

Le premier dit le redoublement à l'identique : chacun des deux tiers vaut précisément l'autre. Rien ne permet de les distinguer. Lequel va à Castor, lequel va à Pollux ? C'est indécidable, et sans importance.

Le second deux dit l'addition entre deux objets différents. Deux tiers n'est pas un tiers. La part des Jumeaux et la part de Simonide sont distinctes en quantité, mais surtout en réalité, puisque l'Athlète paie, effectivement un tiers à Simonide, tandis que les paiement par les Jumeaux est très hypothétique.

Il n'y a donc pas deux parts identiques, comme il y a deux tiers identiques. Deux est à la fois le nombre du redoublement à l'identique, et le nombre de l'écart, mot très lafontainien, ou, si l'on préfère employer une expression de cette fable, de l'à côté. Deux dit l'identité répétée et l'à côté, où parfois, l'on se jette.

Ni un ni trois n'ont même effet.

Un dit l'identité simple : un talent payé en salaire est exactement un talent.

Trois mène au monde ouvert, complexe, et par delà la réflexion. Trois fait passer à l'infini.

Deux est le chiffre des Jumeaux, et la gémellité pose toujours cette question : comment peut-on être deux identiques, tout en étant différents ? Est-on même deux, ou différents un ? La gémellité conjoint la superposition et l'écart. Elle condense, à niveau humain, la question des deux deux.

En écrivant Simonide préservé par les Dieux, la Fontaine a trouvé la figure des Jumeaux dans la tradition, chez Cicéron, Quintilien, et Valère Maxime. Depuis qu'on la raconte, cette histoire comporte les Dioscures.

Notre fabuliste, cependant, choisit de raconter cette fable, dans son premier Livre, dont elle est la plus longue fable, et sans modifier ce point.

Il choisit ensuite de la faire environner par des fables où le double est manifeste, parfois jusque dans les titres, depuis le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues jusqu'à l'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses. Cette petite série est elle-même précédée par l'Homme et son image, où la figure du redoublement vient de la réflexion.

Enfin, dans sa fable même, La Fontaine attire l'attention sur les nombres en commençant par un trois (v. 1), en concluant par un système ostensiblement ternaire, en insistant sur le prix d'un talent, en précisant la question des tiers, et en répétant maintes fois deux.

La Fontaine donne de la visibilité à la gémellité par le choix de sa fable, par le choix de son encadrement, et par le choix de ses mots. Son écriture, la composition de son Livre, et sa prise dans la tradition convergent sur ce point, qui est double et un. Il fait d'une vieille anecdote à propos de Simonide et de l'invention de la mémoire, l'occasion de l'apparition de la la gémellité, c'est-à-dire du deux, et plus précisément des deux, ce qui s'annonce peut-être dès le titre, si on l'entend par l'oreille : Simonide préservé par les Dieux.

Entre les deux Dieux, Simonide ne distingue pas. :

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux, ne manque pas d'écrire

Que leur exemple était aux lutteurs glorieux,

Elève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s'étaient signalés davantage,

Enfin l'éloge de ces Dieux

Faisait les deux tiers de l'ouvrage.

Simonide, dans son discours, maintient l'indistinction. Il pense les frères strictement ensemble, mais il les distingue également ensemble de l'Athlète qu'il doit louer. Il constitue donc deux deux, le premier disant le redoublement d'identité (les Jumeaux ), le second disant la différence (Les Jumeaux/L'Athlète). Ces deux deux sont nécessaire à la nature de son ouvrage.

C'est en effet parce qu'il a mesuré combien l'Athlète est une matière infertile et petite, qu'il entreprend de louer, à côté, les Jumeaux et de les proposer comme exemples. Il a d'abord constaté la différence. Il l'a ensuite employée pour produire son ouvrage.

Il agit partiellement à l'aveugle, puisqu'il ne calcule pas l'avenir, lucidement, à plusieurs coups. Loin de préméditer d'être préservé par les Dieux, il ne convoque les Jumeaux que pour s'acquitter correctement de sa tâche d'orateur.

Cette remarque entraîne une conséquence majeure quant au statut de cet ouvrage : apparemment hétérogène, puisque formé de deux parties inégales (deux tiers, un tiers), il est, du point de vue de son dessein, une seule et même chose, dont la forme résulte d'un judicieux se jeter à côté face à l'infertilité de la matière première.

L'Athlète, cependant, refuse de considérer cette unité. Quand il réceptionne l'ouvrage, il le découpe en deux parts inégales, qui procéderaient de deux desseins, celui de le louer, et celui de louer les Jumeaux. Loin d'admettre un jeter à côté salutaire pour l'existence et l'unité de l'ouvrage, et même pour lui, il justifie son avarice par ce découpage.

Il est difficile de le lui reprocher à priori. L'unité de dessein de l'ouvrage n'est pas évidente, puisque l'Orateur s'est jeté à côté, mais ce jeter à côté résulte d'une difficulté et de la nécessité d'accomplir l'ouvrage. On se trouve donc face à un choix critique : juger de l'ouvrage par son dessein d'ensemble, ou en juger par son jeter à côté. Faire du jeter à côté une ruptute radicale ou un écart. Penser le discours comme composé de deux parties inégales hétérogènes, ou d'un seul mouvement en plusieurs temps. Observons que l'Athlète ne se contente pas de couper le discours en deux. Il coupe aussi, quoique subtilement, par son calcul, les Jumeaux en deux. Loin de les associer en une unité vivante, il en fait des unités séparées pour une comptabililité. Il accorde à chacun, apparemment en toute justice, le devoir de payer un tiers de talent. Ce faisant, il tue leur gémellité. Il en fait deux individus.

Surtout, il finit par mettre sur le même plan ces deux Dieux et l'homme. Payeurs ou débiteur, Dieux ou homme, il les considére également impuissants à résister à son discours. Il va jusqu'à établir, de son propre chef, un contrat entre eux : Faites vous contenter par ce couple céleste... Avec son ironie, il jouit de leur impuissance. Il prolonge la Fourmi de la première fable, en son Dansez maintenez.

Pour analyser le Discours, l'Athlète emploie doublement le deux, comme Simonide, mais à l'envers. Il place de l'identité là où l'Orateur plaçait de la différence. Il place de la différence là où l'Orateur plaçait de l'Identité. L'Athlète coupe la gémellité, et confond Dieux et homme. Du coup, il semble fondé à ne pas voir l'unité d'un ouvrage, que l'Orateur avait composé d'un seul dessein, quoique avec un jeter à côté. En somme, sa position critique, peut-être motivée par l'avarice, est solidaire d'un choix quant à la distinction et à l'identité. Elle est simultanément physique et éthique. La question du nombre traverse ainsi toute la fable.

Supposons que les Jumeaux n'interviennent pas, et que l'histoire s'arrête aux vers 35- 36.

Il vient l'on festine, l'on mange

Chacun étant de belle humeur.

Si cette belle humeur était le dernier mot de la fable, l'Athlète aurait gagné, et Simonide perdu. On pourrait trouver d'excellentes raisons à ce dénouement. L'Orateur n'a-t-il pas triché quant à son sujet ? N'a-t-il pas eu recours à un procédé facile pour compenser son manque d'inspiration ? Quant à l'Athlète, il a donné une bonne leçon de rectitude. Il a payé un juste prix, et il s'est même montré généreux en invitant :

Je veux vous régaler.

Comment affirmer tranquillement, à ce point de la fable, et d'un point de vue humain, que Simonide vaut mieux que l'Athlète ? Chacun ne se retrouve-t-il pas autour de la table, de bonne humeur ? Cet Athlète n'est-il pas beau parleur, précis, et même généreux ? On peut lui supposer de l'avarice, une volonté de se montrer protecteur, un côté Chêne, tel qu'il se manifestera dans la dernière fable du premier Livre. Mais rien de décisif. La balance est assez égale, et penche peut-être du côté de l'Athlète.

Ce qui permet de trancher, pourtant, ce sont les Dieux et le Temps... :

Pour rendre complète

La vengeance dûe au Poète

Une poutre casse les jambes à l'Athlète,

Et envoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Simonide préservé par les Dieux V 16:08 dans La Fontaine

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