accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« Un miracle pascal de Giscard »

lundi, 20 avril 2009

Un miracle pascal de Giscard

En France, de nos jours, on croit peu au miracle. J'en voudrais dire un, pourtant, qui eût une douzaine de témoins.

Il s'est produit le dimanche de Pâques 2009, vers 12h 45, dans le Kiosque de la place Marius Pinel, à Toulouse.

Vincent Taillandier et Inès Guittard avaient décidé de se fiancer là. Le pasteur Jean-Pierre Nizet, le poète Sébastien Lespinasse, et moi, qui avions joué un rôle dans leur rencontre, devions inventer la cérémonie.

Nous n'avions rien prévu, mais nous savions devoir agir avec respect, sans médiocrité, et dans la confiance poétique. J'avais disposé dans le Kiosque un objet récemment trouvé en faisant le poubelles autour de la Place. Cette espèce de chandelier à six étages me paraissait propre au rite. A proximité, quelqu'un avait installé un parapluie bleu, instrument nécessaire ce jour là, mais qui, devenant signe, rappelait le parapluie renversé présent sous le sol du Kiosque et, sans doute, la concavité de sa voûte. Nous avions ainsi une forme dressée, vouée au feu, et une forme circulaire, vouée à l'eau. Une bougie fut allumée. Il pleuvait énormément. Personne ne s'aventurait dans la Place. Inès et Vincent se tenaient à ma droite.

J'introduisis la cérémonie en annonçant que nous lirions un bref morceau du Passage de Valéry Giscard d'Estaing, puis que le pasteur Jean-Pierre Nizet improviserait un sermon sur le texte, et que Sébastien Lespinasse, enfin, lancerait un chant collectif.

Je n'avais songé au Passage qu'une heure avant les fiançailles. Je l'avais pris dans ma bibliothèque, où il demeure en évidence pour les occasions importantes. Toujours la lecture de ce livre a déclenché chez nous un rire énorme mêlé d'émoi. Ce roman est pour nous un fort opérateur de réel.

Ce jour de Pâques, il fut l'instrument du miracle.

Après avoir présenté les fiançailles, les raisons de la cérémonie, et son ordre, je demandais à Sébastien Lespinasse de dire un nombre, qui imposerait la page du Passage dont je lirai le premier paragraphe.

Cet individu chevelu émit un sourire peu définissable, où se laissait voir les hésitations troubles de son âme. Enfin, satisfait de lui-même, il proféra soixante neuf.

Je dois dire qu'au fond de moi je jugeais ce choix de mauvais goût. J'ai beau aimer Sébastien Lespinasse, il me parut violer la décence. Je ne faisais pas confiance à la bouche d'ombre.

La règle du jeu étant établie par moi, il ne me restait qu'à lire le premier paragraphe de la page 69 du Passage, tel qu'il paraît dans l'édition originale publiée chez Robert Lafond en 1994.

A mesure que je proclamais ce paragraphe, se produisit en moi un bouillonnement théologique, quasi mystique, verbal, profondément érotique, et magnifiquement éthique. Jamais, peut-être, lecteur contraint par l'ordre du rite à lire un texte qu'il ignorait, n'éprouva pareil effet des mots se retournant en lui pour créer un écho sonore.

Premier paragraphe du chapitre huit, page 69 :

Le réveil a dû sonner pendant longtemps, car j'ai le sentiment d'avoir cédé à une longue insistance avant de réussir à ouvrir les yeux. Au-dehors la nuit est opaque.

A peine eus-je terminé, pour me remettre, et faite mieux entendre le texte, je le relus en articulant précisément :

Le réveil a dû sonner pendant longtemps, car j'ai le sentiment d'avoir cédé à une longue insistance avant de réussir à ouvrir les yeux. Au-dehors la nuit est opaque.

Le pasteur Jean-Pierre Nizet prit la parole.

D'abord, très lentement, il fit entendre comment le texte finissait sur le mot Pâques. La nuit est opaque.

Giscard aurait pu écrire ténébreuse, sombre, obscure. Il a choisi, créant l'événement, opaque. Sa décision de procéder à un léger écart stylistique, caractéristique de son art par la modernité apparente de l'adjectif, rencontre, en notre lecture précise, le jour de Pâques. Du coup, le texte de ce roman devient théologique. Le Passage parle de Pâques, qui n'est autre, au demeurant, que son moment.

Au dehors, la nuit est opaque.

Jean-Pierre Nizet fit entendre la profondeur de ce constat tandis que la pluie, autour du Kiosque et de nous, continuellement, tombait. Pâques n'est-il pas le moment où, sentant la nuit au dehors, nous faisons l'expérience du réveil ? Et l'amour, que nous célébrions par les Fiançailles de Vincent et d'Inès n'est-il pas ce réveil tellement difficile, après une longue insistance, auquel nous résistions, et qui nous force à ouvrir les yeux ?

Le texte de Giscard fiançait pour nous la méditation sur Pâques à la méditation sur l'amour.

Grâce à la parole du pasteur, nous éprouvions le miracle. Nous ne nous lassions pas de redire en nous les phrases du Passage et de méditer, dans la tradition de Luther, sur le jaillissement du miracle par la bouche d'ombre, celle de Sébastien Lespinasse, qualifié d'être le plus abject de notre communauté, mais qui fit apparaître la page soixante-neuf.

Ce poète, qui était, comme Giscard, indépendamment de sa volonté, un auteur du miracle, emporta notre extase en une polyphonie collective que la voûte du Kiosque multiplia.

Faut-il croire à la vertu particulière du roman de Valéry Giscard d'Estaing ? Est-ce une donnée objective ? Ce livre est-il un chef d'oeuvre absolu qui résonne à chaque lecture, ou bien sommes-nous victimes d'une illusion ? Le débat est infini. Il conduit à interroger les puisances de la littérature, du rêve et du monde.

Aucun d'entre nous n'avait calculé ce début du chapitre 8 du Passage. Personne, et pas même Giscard, n'avait calculé qu'opaque ferait entendre Pâques, et que l'amour s'accorderait au réveil.

Je doute qu'il soit des lieux - tel la place Pinel - et des livres - tel celui de Giscard - qui soient des multiplicateurs naturels du réel. Le génie du lieu est un piège comme celui des textes. Il faut tenter de penser le miracle sans arrière-monde et sans magie. L'inventivité du désir, la multiplicité du présent, l'exercice soutenu de l'activité poétique sont ses conditions. Il ne s'y réduit pas, mais ce sont ses outils nuptiaux. Il en est l'expression audacieuse, la merveille, la récompense. Il fiance au réel, dans le désir du neuf, et par l'emploi du verbe, si bien qu'advient l'insistance du réveil dans la nuit opaque.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Un miracle pascal de Giscard 16:33 dans Giscard

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.