« La Fontaine et Sigogne »
jeudi, 28 mai 2009
La Fontaine et Sigogne
On connaît peu Charles Thimoléon de Beauxelles, sieur de Sigogne.
Jean de La Fontaine, fort probablement, en eut connaissance.
Entre XVIème et XVIIème siècle, Sigogne a dépensé beaucoup d'argent. Il écrivit, pour Henri IV, quelques billets d'amour à la marquise de Verneuil, mais il travailla sans doute aussi pour lui. Le roi s'en douta. Il renvoya son intermédiaire à Dieppe, mais sans trop longtemps se fâcher. Quelques années plus tôt, Sigogne avait été Ligueur. Il avait combattu pour l'Eglise catholique avant de se rallier au panache blanc. Il fut donc changeant, divers, et plaisant. Il nous en reste des poèmes.
L'un d'eux est un des rares, en ces époques reculées, à évoquer le godemiché.
Réjouissons nous. Voilà ce texte. Il nous mène vers La Fontaine.
LE GAUDE MICHI
L'on m'a dit que, le plus souvent,
L'amour vous contraint, en dormant,
De faire à l'envers la grenouille ;
La nuit sait vos ardants regrets,
Et les doux mystères secrets
De votre doigt qui vous chatouille.
Mais je me plains que tout le jour,
Fuyant même le nom d'Amour,
Vous contrefaictes la doucette,
Cependant que, toute la nuit,
Vous prenez un nouveau déduit
Avec un manche d'espoussette.
Mais un clou qui se détacha,
L'autre des nuits, vous écorcha,
Dont vous faites si triste mine
Que vous allez tout dédaignant
Et ne pouvez plus maintenant,
Tenir le cours de votre urine.
Une autrefois, il faut choisir
Le temps, le lieu, et le plaisir
De vous caresser à votre aise ;
Usant de ces bâtons polis
Dont l'on rehausse les gros plis
Et les bouillons de votre fraise.
Ceux de velours ne coulent pas,
Ceux de satin deviennent gras,
Et sont rudes à la couture ;
Ceux de verre, par un malheur,
S'ils se cassaient, en la chaleur,
Vous pourroient gaster la nature.
Il vaudroit bien mieux pratiquer
L'amour même, sans se moquer,
Sans aimer l'ombre de son ombre,
Et sans un esbat tout nouveau,
Vous jouer de quelque naveau
Ou d'un avorton de concombre.
Ce n'est pas ainsi qu'il vous faut
Contenter cet endroit si chaud
Qui d'une feinte ne s'abuse,
Et qui pourrait, en un instant,
Allumer, dans un régiment
Toutes les mêches d'Harquebuse ;
Ny se tromper de la façon
De celle qui, pour un garçon,
Embrassait souvent une femme,
Et qui mourant de trop aimer,
Ne trouva qu'au fond de la mer
Un remède à sa chaude flamme.
Vous n'attendez qu'un mari neuf,
Quelque veau pour devenir bœuf,
Vous ôte ce faux nom de fille,
En tenant clos votre vallon,
Craignant l'enflure du ballon,
Vous vous esbatez d'une quille.
Mais qui que ce soit le sot né,
Votre mari prédestiné,
Bien qu'il ne soit qu'une bête,
Heureux il sera, le cocu,
Ouy bien, si vous avez le cu
Aussi léger comme la tête.
Ce poème de Sigogne circula. Il fut connu. La Fontaine semble en avoir eu vent.
Un fable de son premier Livre est suspecte : Le Renard et la Cigogne. Je l'ai suspectée.
Cette fable m'étonnait. J'y sentais du trouble. Il ne me paraissait pas clair que le Renard, au premier épisode, fût trompeur. Il invitait la Cigogne, lui offrait à manger, ne prévoyait pas qu'elle ne saurait pas manger dans une assiette. Etait-ce la tromper ? N'était-ce pas, plutôt, se tromper ? Mais la Cigogne le voyait trompeur. Elle désirait se venger. Elle se vengeait. Elle l'invitait donc, l'appâtait, puis le mettait en présence d'un vase à long col et d'étroite embouchure, où elle entrait grâce à son bec, mais que le museau du Renard ne pouvait pénétrer. Il se trouvait honteux comme un renard qu'une poule aurait pris, rentrait au logis, serrait la queue.
Dure Cigogne, me disais-je. Elle s'offre double plaisir : manger premièrement, et puis voir le Renard frustré : son bec s'enfonce profondément en lieu où le museau ne peut aller, et qu'il doit voir.
Je soupçonnais commère la Cigogne d'être femme, compère le Renard d'être homme, et qu'il fût question de queue, de con, par ce Renard convié, mais vite convaincu d'impuissance.
Il me semblait sentir discrètement de l'obscène.
La fable précédente était fable d'homme et de femmes. Deux femmes désirant maîtriser un même homme lui arrachaient ses cheveux. Il les chassait pour vivre à sa façon. Guerre des sexes, donc, et victoire pour l'Homme qui concluait : Je vous suis obligé, belles, de la leçon.
Un Homme pouvait, semble-t-il, se libérer de ses Maîtresses. Il lui suffisait d'avoir concience de son désir, et d'agir. C'était net. On comprenait la leçon.
Compère le Renard, quoique renard, se trouvait pourtant vite pris. Commère la Cigogne ne lui laissait aucune chance.
Que lui reprochait-elle ? D'avoir mangé de bon appétit, librement, sans se soucier d'elle. Le drôle eut lapé le tout en un moment. Voilà l'affaire. Le Renard n'avait pas reconnu la Cigogne. Il l'avait privée de plaisir. Elle se vengeait.
Elle se vengeait en lui montrant la chose pour lui impossible : la pénétration d'un vase à long col et d'étroite embouchure. Il aurait beau serrer la queue, cela ne changerait rien. La vision de la Cigogne pénétrant par son bec le col demeurerait.
Je me doutais que la Cigogne reprochait au Renard d'avoir joui, sans souci d'elle. Elle lui montrait qu'elle pouvait jouir, à lui, n'y pouvant rien.
Nul ne lit ainsi cette fable. Nulle école n'y autorise. Mais j'entendais con dès compère. Au passage d'une fable l'autre, je sentais glissement de leçon à compère. Simple coïncidence de sons ? Je repérais commère et compère. Je remarquais queues, poule, et galand... J'étais d'autant plus troublé que je me souvenais des débats sur les syllabes sales au XVIIème siècle, et du rôle paillard de Renard en son roman.
Cigogne aussi m'intéressait. Souvent cette fable, dans la tradition, se dit Le Renard et la Grue. D'Esope à Perrault, la Grue tient fréquemment le rôle. Or La Fontaine choisit Cigogne.
Sigogne passa en ma tête. De ce personnage, je savais peu : il avait laissé des vers satyriques, il avait mené grand train, La Fontaine, pour raisons chronologiques, n'avait pu le rencontrer, mais avait pu le lire en divers recueils.
De Sigogne, je rencontrai vite le poème du Gaude michi.
Je l'ignorais. Un doigt précieux me dirigea vers saphisme.com, qui présentait ce texte.
La lecture m'enchanta. Sigogne étrangement parlait de ce que j'entendais en la fable de la Fontaine : le plaisir que se donne une commère pour se venger visiblement de l'incapacité d'un compère à lui faire partager son plaisir. Voilà qui me troublait.
Lisant d'un peu plus près Sigogne, je fus frappé par cette strophe :
Ny se tromper de la façon
De celle qui, pour un garçon,
Embrassait souvent une femme,
Et qui mourant de trop aimer,
Ne trouva qu'au fond de la mer
Un remède à sa chaude flamme.
Cette strophe éveilla en moi des vers de La Fontaine, dans le Cierge et dans Le Statuaire et la Statue de Jupiter, deux fables du Livre IX.
Maint Cierge ainsi fut façonné.
Un d'eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre l'effort des ans, il eût la même envie;
Et nouvel Empédocle aux flammes condamné,
Par sa propore et pure folie,
il se se lança dedans.
Voilà pour Le Cierge. Lisons le Statuaire....
Ils embrassaient violemment
Les intérêts de leur chimère.
Pygmalion devint amant
De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités
Autant qu'il peut ses propres songes :
L'homme est de glace aux vérités ;
Il est de feu pour les mensonges.
A lire Sigogne, le godemiché est un songe. C'est l'ombre d'une ombre. Il appelle la dame qui l'emploie à retourner aux réalités. Il l'invite à oublier cette feinte pour ne pas connaître le sort le Sapho qui embrassait souvent une femme, par trop d'amour (voir Rien de trop) en le prenant pour un garçon, et qui finit noyée. Sa chimère la mène en la mer. Les folies du Cierge ou d'Empédocle les mènent au feu. Dangereuse est la confusion, pourtant désirée, de la réalité et de la feinte.
Le Livre IX médite sur la diversité. Les deux fables citées ne font exception. Le Cierge se trompe en croyant qu'il peut imiter la brique. Il oublie qu'aucun être n'est composé sur le sien, que tout en tout est divers. Pygmalion, et le Statuaire oublient que leur statue n'est pas de chair... Le songe n'est pas la réalité. Mais on désire croire le contraire, et cette confusion est liée au désir, volontiers érotique, et pas seulement enfant de la contrainte, comme le laissent parfois croire les Contes. Pygmalion et - assez clairement - le Cierge en témoignent.
Du Statuaire au Cierge, circulent la chimère et l'érotisme solitaire. Des substituts deviennent la chose. La mort et la folie s'ensuivent, mais quels délices en la confusion !
Sigogne, en son poème, n'espère guère arracher sa destinataire à la feinte. Il constate son état. Il en décrit les variations. Il en sait les plaisirs et le charme.
La Cigogne démontre au Renard qu'elle se suffit. Et, sans doute, pour longtemps. Le Renard honteux, n'est pourtant pas dit, comme le Corbeau, confus. En lieu et place de cet adjectif, il serre la queue, s'imaginant comme un renard qu'une poule aurait pris... Cela suffit.
Quelque chose de Sigogne passe en ces fables. Des mots s'entendent. Des situations s'accordent.
On objectera que rien n'est démontré, ou même démontrable. Pas de textes. Pas de preuve. Mais on peut lire à l'oreille, imaginer La Fontaine écrivant, et peupler d'aventures ses textes...
On objectera encore qu'aux Fables, et non aux Contes, est réservé le discours sur le sexe. Ce serait oublier, par exemple, Le Renard ayant la queue coupée. Ce serait négliger ce qui se donne à lire, choisir la rupture générique, et non la diversité. Mais les Fables sont oeuvres de vrai menteur. Elles ne sont pas ce qu'elles semblent être. Elles sont écrites pour les trompeurs. Le désir y suit parcours plus subtils qu'aux Contes.
Il faut avoir long bec pour bien passer. La nourriture n'est pas toujours pour tout museau. On doit oser une critique de plaisir : gaude mihi.
Yves Le Pestipon |
11:08 dans
La Fontaine
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