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lundi, 4 mai 2009

La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron

Simonide, sans l'avoir cherché, est préservé par les Dieux. Le Malheureux et le Bûcheron croient un moment que la Mort pourrait les préserver. Cette illusion ne dure pas.

Fable XIV : Les Dieux préservateurs apparaissent à la porte d'une maison où se trouve Simonide pour l'avertir. Fable XV : la Mort vient frapper à la porte du Malheureux qui l'a appelée, mais il la chasse dès qu'il la voit. Fable XVI : le Bûcheron, sans avoir même entraîné la Mort dans sa chaumine, lui demande de l'aider à recharger le bois...

Des maisons, des hommes, la préservation, les puissances supérieures, leur dangerosité, la question des relations avec elles, voilà moyens de passages, en tous sens, entre ces fables. Il en est, au moins, un autre...

Simonide préservé par les Dieux, nous l'avons vu, est marqué par le deux, comme plusieurs fables qui l'environnent. Les fables XV et XVI ne comportent pas ce nombre, mais elles forment couple. Dans une petite prose intermédiaire, en effet, un je, que le lecteur doit attribuer à La Fontaine, joint la première, qu'il s'attribue, à la seconde, qu'il attribue à Esope. Selon lui, le sujet a été traité d'une autre façon par Esope comme la fable suivante le fera voir. Il donne donc à lire une succession, une identité, une différence.

Ces deux fables traitent deux fois même sujet, mais de deux façons, qui procèdent de deux auteurs, qui sont pourtant, en quelque manière, pareillement étrangers à leurs textes : Esope n'a pas écrit la fable française qui lui est attribuée; La Fontaine (ou, du moins, le je), signale qu'il n'aurait pas présenté la fable qu'il s'attribue, sans le mot de Mécenas, qui fait un tiers du texte. La première fable, quoique de La Fontaine, est donc largement de Mécenas tandis que la seconde, quoique d'Esope, est largement de La Fontaine. Voilà donc trois auteurs, un grec, un romain, un français moderne, ou si l'on veut, un esclave, un richissime protecteur des arts, un homme de rang moyen, qui sont et ne sont pas auteurs de deux textes, liés par un troisième dont l'auteur se manifeste par un je... En cet ensemble, ces trois sortes de personnes, pour reprendre une expression de la fable précédente, sont deux fois groupées par deux, en deux fables distinctes, et qui ont pourtant même sujet. L'unité se déploie en trois par couples de deux.

Tout couple porte identité et différence : ces fables XV et XVI sont identiquement des fables, mais ce sont des fables distinctes. Elles sont doublement deux : jumelles, en ce qu'elles traitent même sujet, elles se distinguent par leurs façons. La première est dite générale, la seconde n'est pas caractérisée par un adjectif. Appelons là non générale.

Cette non généralité se lit dès le titre : Le Bûcheron s'oppose au Malheureux. Le Bûcheron appelle des objets, un paysage, un rang social, éventuellement des conditions politiques, et une époque. On trouve, en effet, dans la fable, un fagot, une chaumine enfumée, la femme, les enfants, le créancier, et la corvée...

Tous ces éléments font pour le Bûcheron, et, plus subtilement, pour le lecteur, d'un malheureux la peinture achevée.

La Mort et le Malheureux, en revanche, n'est peinture achevée, ni pour le Malheureux, ni pour le lecteur. Il n'y a pas dans cette fable de paysage, d'objets, de rang social, de situation politique, ou d'époque. Nulle allusion même à la machine ronde, qui est expression caractéristique des philosophes modernes. Le malheureux est sans lieu, ni date. Il est hors des choses et de la pensée réelle.

Lisant ensemble les deux fables, on entend que Rendre la chose générale, c'est faire une peinture non achevée. Inversement, la peinture achevée suppose le non général, c'est-à-dire les choses, le paysage, la politique, le temps...

Selon le petit texte intermédiaire en prose, c'est une raison qui a contraint le je à rendre la chose ainsi générale. En première lecture, on peut penser que cette raison n'existe plus puisque la fable non générale, attribuée à Esope, se trouve effectivement publiée dans le premier Recueil en 1668. Il y aurait un passé (celui de de je composai, et de me contraignait), et un présent (celui de je joins). Une histoire se serait produite. Une nouvelle histoire serait possible. Rien ne contraindrait désormais le je, et peut-être quiconque, à se contraindre au général. En somme, si Jadis L'Olympe et le Parnasse étaient frères et bons amis, comme l'indique la fin de Simonide..., cet heureux temps semble être, pour partie au moins, revenu. Certes, il ne s'agirait pas, quand on est poète, d'attendre des Dieux et de leurs pareils, une protection, ou, du moins, une préservation, mais on pourait espérer qu'ils ne contraignent pas, en matière de poésie, à rendre la chose générale. On pourrait, en quelque manière, avoir retrouvé la possibilité de pratiquer l'art, sans contraintes, d'Esope, et conserver ainsi son trait. Cette heureuse histoire compenserait, quelque peu, la mélancolie conclusive de Simonide préservé par les Dieux.

A bien y songer, cependant, une autre lecture est possible. Rien ne dit dans la prose que la raison soit abolie. Son existence est signalée, mais sa disparition n'est pas proclamée, et sa nature n'est pas révélée. Son signalement, en vérité, la fait apparaître comme secrète raison, mais le dispositif des deux fables suggère que le fabuliste, tout en rendant manifeste le secret, en le faisant ainsi exister, les contourne. La manifestation du secret rend à la fois visible et invisible la manoeuvre.

Qu'est cette raison ? Une partie de la critique s'est épuisée à les chercher. On a pu vouloir y reconnaître, par exemple, un effet de l'affaire Fouquet. Mais La Fontaine, dans cette fable, n'en laisse rien paraître, et l'on voit mal pourquoi, l'affaire Fouquet, précisément, aurait interdit d'écrire la Mort et le Bûcheron.

Mieux vaut penser la raison comme un événement textuel. Elle existe par l'effet des mots publiés en un petit dispositif (les fables XV et XVI), lui-même inclus dans un dispositif plus large (le premier Livre). Sa réalité historique importe peu pour qu'elle fonctionne et fasse fonctionner. Certes, le secret secrétant le désir, elle est rendue fort désirable, mais on se perd à tenter de la pénétrer. On s'instruit en lisant par elle.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Mort et le Malheureux  La Mort et le Bûcheron 21:21 dans La Fontaine

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