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vendredi, 15 mai 2009

La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 2

Suite de l'analyse de ces deux fables.

Malgré une raison, La Fontaine est parvenu à traiter son sujet d'une façon non générale. La Mort et le Bûcheron a pu être écrite et publiée avec force détails qui en font une peinture achevée.

Le projet des Fables, malgré le goût qu'affiche leur Préface pour la brèveté, n'est pas de s'en tenir au général. Dès La Cigale et la Fourmi, des circonstances sont énoncées. Les propos du Renard au Corbeau sont intégralement présentés. Les avantages dont jouit le Chien sont recensés... L'Univers avec ses mots, ses choses, ses moments, ses corps, ses lieux, et ses écarts, est bien la scène sensible des Fables.

Cette présence fonde leur valeur d'enseignement. Elles se doivent de montrer, sans s'en tenir au général, la complexité diverse du monde. C'est pour en être restée au général que la Cigale s'est perdue. Elle n'a pas su voir, donc prévoir, la variation des saisons, la disparition des petits morceaux et la nature de la Fourmi. Les Oisillons deviennent esclaves retenus pour n'avoir pas considéré de menus phénomènes, que l'Hirondelle leur montrait pourtant. Rien à reprocher à cette préservatrice, sinon de n'avoir pas su trouver les moyens, sans doute rhétoriques, pour maintenir ses auditeurs en liberté. Elle leur a dit le monde précisément, sans rien cacher des intentions des hommes, et de leurs moyens :

Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?

Arrachez brin à brin

Ce qu'a produit ce maudit grain.

Cette attention au détail est la façon du fabuliste dans ses Fables. Il propose des peintures achevées, jamais des schémas, ou des plans. Loin de réduire l'univers au général, il le représente grain à grain.

Ce choix fonde son entreprise d'éducation. il fonde aussi sa poésie. Pour Louis Aragon, il n'est d'amour que du concret. Peut-être, prolongeant sa pensée, et en sautant quelques intermédiaires, pouvons-nous risquer qu'il n'est pas de poésie du général. Le parti pris des choses, qui est, bien entendu, un compte tenu des mots, résiderait à son principe. Choix du concret, refus du général, la poésie serait du côté de La Mort et du Bûcheron. Inutile de la chercher dans La Mort et le Malheureux.

Sans doute peut-on objecter à cela bien des thèses : il est des lyrismes sans physique et qui se plaisent aux grandes abstractions... Mais Claudel voit dans le poète l'arpenteur de la création, et La Fontaine dans ses Fables accomplit cette conception. Instruit par Lucrèce, nourri du christianisme en tant qu'il est une attention au petit, mêlant en son miel les images horatiennes et modernes de l'abeille s'aventurant sur différentes fleurs, il élabore sa poésie par désir du réel.

Cette poésie ne vient pas se superposer à l'instruction, comme une douceur faisant passer une substance amère. Elle est l'instruction. Certes, elle n'est pas l'aveuglement narcissique de la Cigale. Elle n'est non plus le chant d'immortalité illusoire dont rêve le Corbeau, faux Phénix, et qui revient au ne vous déplaise de La Cigale. C'est une poésie hors l'amour-propre et les miroirs, toute au compte tenu d'un monde, qu'elle connaît, travaille, et enchante. Elle agit contre la poésie des Cigales, des Corbeaux, et, donc, contre la poésie de la plupart des poètes. Elle est, pour parler comme Lautréamont, une poésie pratique. Montaigne l'eût peut-être goûtée.

Depuis les secrètes raisons, et le petit texte en prose qui leur sert d'écrin, voilà ce qui se lit : la Mort et le Bûcheron, tout en gardant même sujet, se jette à côté de la façon dont est faite La Mort et le Malheureux. Cette opposition, est esthétique, éthique, et évidemment politique. Elle est aussi ontologique, et, probablement, théologique. N'est-il pas question des Dieux à la fable précécente ?

Le discours de Simonide procédait d'un jeter à côté : ayant reçu commande de l'éloge d'un Athlète, mais trouvant la matière infertile et petite, l'Orateur poète, après avoir loué son commanditaire, enteprend, sans l'en avertir, l'éloge des Dieux Castor et Pollux. Passant du terrestre au céleste, il sauve, croit-il, la qualité de son oeuvre. Il agit en artiste.

Entre fable XV et fable XVI, le fabuliste, à partir d'un sujet donné, procède de même : il se jette à côté.

On ne s'en douterait pas s'il n'avait publié ensemble les deux fables, ainsi que le petit texte en prose, lui-même centré sur les secrètes raisons. La Mort et le Malheureux, sans sa suivante, pourrait passer pour une fable estimable. La Mort et Le Bûcheron, sans la Mort et Le Malheureux et la petite prose, serait un chef d'oeuvre, qui vaudrait en soi et chu d'un désastre obscur. Nous ne sentirions pas le jeter à côté

La petite prose s'y emploie, et dès Simonide préservé par les Dieux, le premier Livre nous en donne le vocabulaire :

Simonide avait entrepris

L'éloge d'un Athlète et la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus...

Qui ne voit que les mots sujet et chose, sont ceux que l'on rencontre dans la petite prose ?

Simonide change de sujet. Il passe de l'Athlète aux Dieux. Tel est son jeter à côté.

La Fontaine maintient le même sujet, mais il change de façon. C'est ainsi qu'il se jette à côté.

La présence en la prose de la secrète raison le fait bien voir.

A suivre.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Mort et le Malheureux  La Mort et le Bûcheron 2 22:34 dans La Fontaine

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