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« La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 3 »

lundi, 18 mai 2009

La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 3

Troisième partie de la lecture de ces deux fables.

Une raison a imposé une contrainte : Ce sujet a été traité d'une autre façon par Esope comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale.

Le je n'appelle aucune aide pour se préserver de la contrainte, mais quelqu'un intervient !

Quelqu'un me fit connaître que j'eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Esope. Cela m'obligea d'y avoir recours

Ce je ne se suffit pas pour connaître. Comme les Oisillons et, sans doute, tout lecteur des Fables, il doit être aidé. Qui saurait, sinon Dieu, tout connaître ? Mais le je ne demande aucune aide pour connaître. Il se soumet à l'avis du conseiller qui intervient. Il en admet la valeur, le bien fondé, la bienveillance. Il accepte sa nécessité. Il se reconnaît ensuite obligé, mais il n'est pas allé chercher conseil.

Le je est moins avisé que Simonide : cet orateur, poète, tout seul, a connu seul les insuffisances de son sujet. Mais le je est aussi son égal en ce qu'il n'appelle personne, et invente, au bout du compte, un texte satisfaisant.

Le Malheureux et le Bûcheron, en revanche, quand l'existence les contraint, en appellent à la mort.

Un Malheureux appelait tous les jours

La mort à son secours...

Il appelle la mort, elle vient sans tarder...

Face à la contrainte, dans les Fables, l'appel à l'aide n'est pas tactique excellente : la Cigale se perd à demander quelque grain pour l'aider à subsister. Oubli des réalités du monde, méconnaissance de la Fourmi, installation d'une dépendance, autant d'erreurs... En appeler à la Mort pour se préserver des souffrances est plus dangereux encore : le Malheureux et le Bûcheron, dès qu'ils la voient, comprennent leur erreur :

Que vois-je cria-t-il, ôtez moi cet objet.

Il appelle la mort. Elle vient sans tarder

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois. Tu ne tarderas guères.

Que fait la mort ? On l'ignore. Pas de Dansez maintenant explicite. Dans l'une et l'autre fable, le fabuliste laisse en suspension le lecteur. Comment savoir si la mort cruelle, telle la Fourmi, profite de la situation, emporte les imprudents, ou se retire ? La question se pose, mais le sujet ici ne tient pas à la nature de la Mort. Il tient à l'effroi que suscite sa vue, et au désir d'appel à l'aide.

Ni Simonide, ni le je n'appellent. Si les Dieux sont intervenus pour le premier, si quelqu'un a fait connaître au second la faiblesse de sa fable, Simonide et le je leur ont laissé l'initiative. Ils n'ont sollicité aucune préservation.

Le je connaît le monde. Il sait une raison qui l'a contraint. Il sait aussi la valeur de l'avis du quelqu'un. Et il sait enfin trouver la façon d'accomplir en français l'écriture non générale d'Esope, et son trait.

Le je est mobile, et sans discontinuité. Il plie, et il ne rompt pas. Il maintient et préserve lui-même, tout en s'aidant librement d'une conscience critique, le projet de traiter son sujet. Il ne renonce pas en chemin. Il continue, métaphoriquement, à porter son bois, non comme une corvée, mais comme un choix, et, s'il prend un moment le temps de l'arrêt, et sans doute du songe, s'il réfléchit, il évite d'appeler quelque préservatif providentiel. Il produit la Fable suivante.

Les pratiques du je et des Malheureux sont données à lire les unes par les autres. Elles se définissent ainsi. Le je répond à la contrainte tout autrement que ses personnages. Loin d'accepter de souffrir, il invente, et il cherche le beau. Loin de reconnaître, mais un peu tard, à quoi il a affaire, il repère en toute conscience la raison qui le contraint.

Cette raison, nul besoin de la dire, de l'écrire, de rendre sa nature manifeste. Nul besoin de faire d'elle, pour un lecteur, sa peinture achevée. Le je connaît cette raison. Elle existe. Il la distingue. Il sait son importance, sa force, son caractère impérieux. Inutile de la faire frapper à la porte, et apparaître. Pour le lecteur, il suffit de savoir qu'une telle raison existe, qu'il en existe peut-être toujours une, et qu'il faut la repérer quand nécessaire. La taire même la rend visible, car le silence excite le désir. Témoins les critiques récents, qui ont tant voulu savoir. Ils n'ont pas trouvée cette raison Tant pis. Tant mieux. Ils ont montré qu'elle est visible, quoique invisible. Ils ont montré son importance dans le système d'écriture des deux fables.

On n'écrit pas sans une raison, au moins, qui contraigne. On ne vit pas sans un malheur, au moins, qui fait courber le dos. Grande est la tentation d'éviter de connaître la contrainte ou de recourir, l'ayant vue, à des sauveurs providentiels. Mais ces sauveurs ne sont pas toujours ds Dieux bienfaisants. La Mort, si elle libère de la corvée, des créanciers, et des impôts, rompt la vie. Alors, comment s'en défaire ? Ce n'est pas pas facile. C'est déjà, peut-être, trop tard. Un peu tard en tout cas.

Le Malheureux, ayant reconnu l'horrible, veut la chasser. Le Bûcheron, plus habile, joue sur les mots :

C'est, dit-il, afin de m'aider

A recharger ce bois. Tu ne tarderas guère.

Voilà le trait d'Esope, un des plus beaux traits qui fût dans Esope, selon la petite prose intermédiaire.

Le Malheureux est brutal. Il rompt avec la mort.

N'approche pas, ô mort; ô mort, retire toi.

Il fait le contraire de ce qu'il faisait quand il l'appelait.

Le Bûcheron, lui, prolonge son mouvement. Il marchait. Il reprend sa marche. Il portait le bois. Il veut le porter encore. Mais il lui donne une façon nouvelle. Loin de subir, il accepte, il en fait même une tactique, un mensonge, une fable. Dans cette étonnante comédie, il accorde un rôle positif à la mort. Les mots, loin de lui servir à rompre, lui font une transition, et sa poursuite. Ils sont l'instrument d'un jeter à côté qui permet la continuité du mouvement. Tactique d'Esope, tactique de poète, tactique de qui sait combien la langue est bifide. Le Bûcheron plie, mais ne rompt pas. Il persévère dans son être. Est-ce un bien ? Est ce un mal ? Tel est du moins son désir. Il est, au bout du compte, préservé par ses mots.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Mort et le Malheureux  La Mort et le Bûcheron 3 21:43 dans La Fontaine

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