accueil présentation contact portfolio ultraprivé mail
L'Astrée L'Astrée événements présentation portfolio Guallino

« La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 4 »

vendredi, 22 mai 2009

La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 4

Suite de l'analyse de ces deux fables.

Le je préfère la Mort et le Bûcheron. Tel est le goût que manifeste le dispositif des fables XV et XVI du premier Livre. Préférence donc pour une fable non générale et pour le trait d'Esope, malgré la beauté du mot de Mécénas. Préférence pour un emploi d'un vocabulaire divers, peignant de manière achevée, et pour la transition souple et salvatrice que les mots, bien employés, rendent possible...

Il y a là un côté d'Esope et un côté de Mécénas. Un côté grec, et un côté romain. Le français La Fontaine se plaît au grec Esope.

Esope est posé en modèle dès l'entrée du premier Recueil : Je chante les Héros dont Esope est le père... Sa Vie est publiée entre la Préface et la seconde dédicace (en vers )à Monseigneur le Dauphin.

Esope était Phrygien, d'un Bourg appelé Amorium. Il naquit vers la cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la fondation de Rome. On ne saurait dire s'il eût sujet de remercier la nature, ou bien de se plaindre d'elle : car en le douant d'un très bel esprit, elle le fit naître difforme et très laid de visage, ayant à peine figure d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole. Avec ces défauts, quand il n'aurait pas été de condition à être esclave, il ne pouvait manquer de le devenir. Au reste, son âme se maintint toujours libre et indépendante de la Fortune.

Mécène, quant à lui, est le fameux conseiller et confident d'Auguste qui protégeait les artistes. Il représente un temps jadis où apparemment, l'Olympe et le Parnasse étaient frères et bons amis.

La Vie d'Esope, selon La Fontaine, n'est pas seulement l'effet d'une tradition des recueils de Fables. Elle est l'occasion de montrer qu'Esope n'est pas un docte, qu'il n'appartient pas à la France Galante, ou qu'il vit hors l'arbre rhétorique cher à Marc Fumaroli. Loin des salons, des Mécènes, et des chaires éloquentes, Esope était un esclave, peu favorisé par la nature, et qui dût à son seul esprit de maintenir son âme toujours libre et indépendante.

Une phrase de cette Vie, quand on a lu tout le premier Livre, porte loin particulièrement :

On ne saurait dire s'il eut sujet de remercier la nature...

Un jour le Chêne dit au Roseau :

Vous avez bien sujet d'accuser la Nature. Cette remarque, non interrogative, du Chêne au Roseau fait du Roseau un nouvel Esope. Or, le Roseau, à la dernière fable du Livre, est l'image accomplie de la faiblesse dans le monde, dont la Cigale fournit un premier cas.

Entre Cigale et Roseau, au pays d'Esope, qui s'affirme selon sa Vie, toujours se pose cette question : comment se maintenir, face à la bise, ou face aux coups épouvantables du Nord, quand on est, comme les Petits Oiseaux, l'Agneau, ou le Bûcheron, mal loti par la nature ?

Dansez maintenant est un coup cruel qui touche au but. La Cigale désire se maintenir, pas maintenir maintenant par sa danse la domination mortifère de la Fourmi.

L'Homme, de L'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses, découvre qu'entre deux veuves, il n'est pas aisé de tenir. Il s'en délivre :

Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon

Je vécusse, et non pas à la mienne.

Il n'est tête chauve qui tienne.

Je vous suis obligé, Belles, de la leçon

Cet Homme veut vivre à sa façon, ce qu'il ne peut réussir, sûrement, sans leçon, comme l'indique la rime finale. Cette libre façon vaut bien une leçon sans doute...

D'une fable l'autre, il est bien question de façons. Façons d'écrire sur un même sujet, façons de vivre ; façon dite par le je dans le petit texte en prose, façon dite par l'Homme en fin de fable. Tout se joue à façon, l'écrire comme le vivre. La façon compte tant que le je, pour en changer, fait une nouvelle fable, et que l'Homme chasse ses deux maîtresses. On dirait que la façon, choisie, est la forme même de la liberté, si forme n'était trop beau, presque trop abstrait, trop général, et sans la pratique du façonnage, précis et manuel, simple et subtil, qui distingue les potiers, les couturiers, les ouvriers soucieux grain à grain de la chose qu'ils font. La façon n'est pas le trait, toujours bref, souvent brillant, moins encore le style si masculin, et volontiers réglé au XVIIème siècle. Elle est presque indéfinissable, tant elle est particulière. Elle vaut pour la vie, comme pour l'art. Elle vaut pour la relation singulière, lentement accomplie, entre le monde et soi.

L'Homme entre deux âges se sait en danger de perdre sa façon de vivre. Il a compris que nul ne tient à l'oppression des belles. Aucune sagesse ne suffit. Même les vieilles têtes chauves échouent. Voulant vivre à sa façon, il rompt, à temps, avec ces terribles maîtresses.

Esope, malgré ses défauts de nature, sut vivre longtemps à sa façon. Quoique esclave, en pliant, mais sans rompre, il sut maintenir son âme libre et indépendante. .

Ce modèle plaît tant au je des fables XV XVI qu'il le nomme dans son petit texte en prose (seule occurrence au premier Livre : on le retrouvera au vers 3 du second Livre).

Que fait Esope ? Deux choses importantes avec le langage : il emploie sa duplicité, et il l'applique précisément au monde.

Esope est l'homme d'un parler subtil, qui plie apparemment sous le monde, mais ne rompt pas. Il sait que la langue est la meilleure et la pire des choses. Il sait que les fables, comme les définissait La Fontaine ne sont pas ce qu'elles semblent être. Il sait que sous les habits du mensonge elles offrent la vérité. Mais il sait aussi qu'elles ne traitent pas du monde en général. Elles racontent la Cigale, la Fourmi, la Grenouille, le Rat, un Oiseau de Proie.. Esope se plaît au pli et au petit.

Ces deux aspects ont partie liée. Le langage n'est vif qu'au divers. Le divers ne se vit que par langage souple, abandant, précis. Céline écrivait qu'on ne voit bien la vérité que d'en bas. Il l'écrivait, au Voyage, en un français charnel, riche en vocabulaire, sans jamais, sinon par formules, abandon au général. Tels sont ses romans. Telles sont ausi les Fables de la Fontaine, considérant le monde depuis le bas de l'arbre qu'on voit à la première des gravures de Chauveau, et employant un langage divers dans l'esprit, qui n'est pas seulement bariolage de peau de Léopard, mais fécondes paroles du Singe. La connaisance du Monde se joue aux mots dans le Voyage comme dans les Fables, et la pratique des mots se joue au monde. Là se joue, conte la langue de bois, et parfois sous le bois, le maintien d'indépendance et de liberté, donc la façon.

Cela, c'est affaire d'Esope.

Le côté d'Esope est bien celui d'en bas, celui du Roseau, et du Bûcheron, vrai Bardamu, qui marchait à pesants, sous le faix du fardeau aussi bien que des ans...

Barda mu...

Le côté d'Esope n'est pas celui de la Cigale, quand elle chante ne vous déplaise, ou du Corbeau sur son arbre perché. Ce n'est pas non plus, malgré la beauté de son mot, celui de Mécénas.

Dans le Rieur et les Poissons, La Fontaine condamne les méchants diseurs de bons mots. Le mot de Mécénas, ce galant homme, est beau, et c'est lui qui fait le prix de La Mort et le Malheureux, mais c'est un mot. Il ne vaut pas le trait d'Esope, si subtil, et il s'oppose, par sa généralité, à la façon que préfère le je.

De la Mort et le Malheureux à La Mort et le Bûcheron s'invente, contre Mécénas, contre une certaine idée de la République des lettres, et même contre la fraternité de l'Olympe et du Parnasse, une raison qui est celle des mots, du monde, et de la lutte contre une raison contraigrant au général. Cette raison, malgré Horace, est assez loin d'Auguste, de Mécenas, de l'Olympe. Elle passe par Esope et sûrement par Homère, son compagnon depuis les textes liminaires des Fables. Elle est grecque plutôt que romaine. Elle est française, mais à distance du Soleil. Elle prend en considération les douleurs présentes, que vit le peuple sous le Grand Roi. Elle médite, par la mort, qu'elle récuse, sur le chemin, la charge, la corvée, le poids, les impôts, les soldats. Elle ne se détache pas du sensible.

A cette raison, une raison fait obstacle. Pas la raison. Pas la calculatrice des cartésiens ou de Lucrèce. Une raison cependant. Une raison avec laquelle il faut calculer, et qui calcule. Une raison puissante qu'on ne doit pas plus ignorer que le Rat ne doit ignorer le bruit. Une raison qu'il ne faut surtout pas négliger comme la Cigale néglige les saisons, l'Agneau la raison du plus fort, ou même le Chien, un rien. C'est une raison puissante, déterminante, et qui contraint, mais, contre cette raison, une autre raison est possible. Il s'agit de l'inventer et de la pratiquer pour contourner, sans l'ignorer, la contraignante raison. Il s'agit d'aller à une raison qui sache le monde, joue aux mots, et hors le général. Francis Ponge, dans Pièces, en donne la meilleure des formulations :

Une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible, ne serait-ce pas cela la poésie ?

Il ne faut pas lire La Fontaine au sillage seulement des oeuvres qui le précèdent. L'entreprise critique, singulièrement à son propos, ne saurait être, comme le croit trop souvent le peuple sorbonnard, un art de retrouvrer sous des textes d'autres textes. L'écriture de la Fontaine pense Ponge avant que Ponge ne pense. Et Ponge ne sait pas nécessairement qu'il pense La Fontaine, étant par lui pensé. Le fait même que Ponge ait lu et beaucoup aimé l'auteur des Fables ne démontre pas une filiation, et ne rend pas son oeuvre désirable, mais on gagne à penser La Fontaine par Ponge, Rimbaud, ou Céline, car il ne serait rien sans eux. La vieille poésie, s'il n'est pas de jeunes poètes réels, est absolument morte. On ne lit vif que par les suites.

Contre une raison qui le contraint au général, la Fontaine tente une autre façon, celle d'Esope, ce qui ne va pas pas sans une autre raison, qui est réellement, celle des Fables, la sienne, et la poésie. Bien mieux que Simonide, Esope est son masque en raison.

Une illumination de Rimbaud s'intitule A une Raison.

Tel est le mouvement des deux fables XV et XVI du premier Livre :

Arrivée de toujours qui t'en iras partout...

A la fable suivante...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Mort et le Malheureux La Mort et le Bûcheron 4 14:38 dans La Fontaine

Cet article est incommenté. (le commenter ?)

Ici, vous pouvez écrire un nouveau commentaire...

Merci de votre inscription, . Vous pouvez maintenant écrire votre commentaire. (déconnexion)

Ces informations :


Quelques commentaires sur les commentaires

Les adresses e-mails ne sont jamais affichées sur le site.

Les passages à la ligne et sauts de paragraphes sont automatiquement convertis — inutile d'utiliser les tags <p> ou <br/>. De même, les accents, la ponctuation, les apostrophes, etc... sont automatiquement convertis en code HTML.

Créez des liens en utilisant la balise HTML standard <a href="http://mon.url.ici"></a>. Les balises HTML suivantes peuvent être utilisées strong, em, cite, code. Les autres seront détruites.

Site d'Emmanuel Riboulet-Deyris (contact) | MT 3.16 | XHTML 1.0 | CSS
Ce site, hébergé par le très agréable Lost-Oasis, est sous licence Creative Commons.
Syndication : flux RSS 1.0 RSS 2.0 | flux de commentaires XML | Atom XML | L'Astrée remercie Patrick Guallino.