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« La Princesse de Clèves n'est pas un roman »

mercredi, 20 mai 2009

La Princesse de Clèves n'est pas un roman

Thèse : La Princesse de Clèves n'est pas un roman.

Aux raisons savantes, j'en voudrais ajouter une.

Les raisons savantes sont filles d'universitaires dix-septièmistes. Ils montrent que Madame de La Fayette n'appelle pas roman son livre. Ils soulignent que cette histoire n'est pas ce qu'on nommait roman au temps de Louis XIV. Valincour dans ses lettres l'appelle ouvrage, ou histoire. Ce texte est devenu roman, plus tard, pour la commodité de la république scolaire.

Ces doctes n'ont pas tort. Je voudrais les appuyer d'une raison d'assez mauvaise foi, et non savante, mais qui me plaît. J'affirme que le roman est, avec la comédie, le genre littéraire mangeur. On pourrait citer aussi l'autobiographie, ou les fables, mais trop de nuances tue l'autorité, et l'autorité est de mauvaise foi.

Genre littéraire où des gens lisiblement mangent, tel est le roman. Rabelais, Balzac, Flaubert, Zola, Cervantes ont fait des romans. On y mange, tous en rond, ou en partie carrée, ou autrement. Alexandre Dumas se plût à faire un livre de cuisine. Proust raffine sur les asperges et les petits pois. Chez Céline on vomit. Pétrone fait éclater un cochon. Le roman est un opéra bouffeur.

A cela mille raisons. Manger est impur. On mange de tout, même quand on est pur, et souvent mal, et en parlant, parfois en crachant, en bavant, et dans des échanges incertains entre haut et bas, horizontaux souvent, avec mains balladeuses, traîtres divers, Judas, baisers, pains, vins et saucissons. Souvent on drague en mangeant, ou on songe. Luther fait d'excellente théologie à table. On vovage là mieux qu'en chambre puisqu'avalant du caviar persan, des bananes de Martinique, un cassoulet de Castelnaudary, une choucroute d'Alsace, des vins de Californie, un Porto, du Roquefort, ou des abalones. On s'engueule et on dégueule. On se flatte et on se fête. L'esprit se renverse en tripes, et inversement. Tout l'homme est là, et le roman a tout le mélange humain pour chantier.

On ne mange pas dans les tragédies. Bérénice ou Oedipe ne tranchent pas un Livarot en disant leurs problèmes. Les épopées sont peu gastronomiques. Roland, Achille et les Nibelungen ne se retrouvent pas au Fouquet's. La poésie est très rarement éloge actif du cassoulet. On y aime les lacs, les dieux, les femmes mortes, absentes, putes ou saintes, mais guère charcutières. On y va voir, avec Mignonne, la rose, ou, avec mon enfant ma soeur, les soleils brouillés, mais rarement les oeufs, les daubes, et les marmites. On mange en revanche dans les romans. Souvent en grand.

Quand le roman fait trop l'ange, et oublie la table, il sort de lui. Ce sont romans épiques, ou poétiques, ou d'analyses, ou d'idées... Le corps s'envole, fuyant la bouffe, vers des ciels. L'esprit, sans doute, s'élève, mais le roman perd les clefs du monde.

On ne mange pas dans la Princesse de Clèves. Ni Nemours, ni les Clèves ne croquent. Pas question de partager, comme chez Scarron ou Furetière, viande ou fromage. Pas de salive, et pas de langue. On ne boit même pas. On parle. On se tait. On se regarde. On s'écrit. On ne se fait jamais de taches.

Est-ce un roman ?

Dubito. Dubito.

Qu'est-ce ?

La belle histoire !

La magnificence et la galanterie...

Qu'on entende ces mots. Qu'on y entende mange.

La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat...

Qu'on lise en éclat comme Marc-Alain Ouaknin. Qu'on aille aux témoignages éclatants, puis aux Exercices du corps. Le tout avec mauvaise foi.

Ca mange en ce livre, et d'entrée. On y mange. On s'y mange. Mais la magnificence enchante, et on meurt.

Ce sont de secrets cannibales. Tout est crypté, en toutes lettres.

Qui dit que La Princesse de Clèves est un roman ment. Je l'assure avec les doctes. Je ne suis pas assez pervers pour dire le contraire. A vous, mes anges.

Yves Le Pestipon | Voir l'article : La Princesse de Clèves n'est pas un roman 23:00 dans Littérature

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