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« Le Renard et la Cigogne 1 »

vendredi, 29 mai 2009

Le Renard et la Cigogne 1

Le Renard n'est pas la Cigogne, La Cigogne n'est pas le Renard, et pourtant la Cigogne se fait Renard : elle le trompe.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris,

Attendez-vous à la pareille.

On a eu l'Homme et son image, voici le Renard et son image...

L'Homme séduit par la beauté du canal formé par une source pure :

Se trouve en ces lieux écartés.

Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités

Pensant apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau.

Quant au Renard :

Il lui fallut à jeun retourner au logis

Honteux comme un Renard qu'une Poule aurait pris

Serrant la queue et portant bas l'oreille.

Voir son image peut fâcher. L'Homme finit par quitter le lieu de son mal. Le Renard retourne au logis.

Son image, dans cette fable, est double : c'est, d'une part, la Cigogne, par laquelle, il se voit. C'est, d'autre part, le Renard qu'une Poule aurait pris, qu'il imagine. La fable elle-même, comme totalité, produit en direction du lecteur une troisième image, le Renard se voyant aux deux images précédentes, et produisant l'image d'un Renard serrant la queue. Un titre possible serait donc : le Renard et ses images. Mais ce titre ferait oublier la Cigogne.

Le Renard d'abord a pu ne pas se voir en elle, à moins qi'il ne s'y soit vu, mais tout autrement que Renard, c'est-à-dire trompeur. Nous ne compliquons pas : ces deux hypothèses sont nécessaires; et rien ne permet de trancher. Là est, peut-être, le point principal de cette fable, où tout est double, y compris le Renard, simultanément animal à museau, et trompeur.

Supposons qu'il ne se soit pas vu d'abord dans la Cigogne, qu'il ait cru facile de la tromper, et qu'il ait découvert, un peu tard, qu'elle est aussi Renard que lui... La vengeance de la Cigogne serait justifiée. Cet imprudent aurait dû s'attendre à la pareille. Il devrait désormais lire les fables que La Fontaine écrit pour lui... Supposons cependant que le Renard se soit vu dans la Cigogne, mais pas trompeur. Supposons qu'il se soit vu comme animal à museau, et que cette vision l'ait empêché de voir la Cigogne, animal à bec. Supposons, pour reprendre un mot du Cierge, qu'il ait cru tout être composé sur le sien. Il n'aurait pas voulu tromper la Cigogne, mais se serait trompé sur sa nature. Il aurait oublié qu'elle n'a pas de museau et qu'elle ne se régale pas dans une assiette. La Cigogne ne serait pas fondée à se venger.

Dans les deux cas, le Renard voit en elle, lorsqu'elle l'invite, son image en trompeur. La Cigogne, en l'imitant, ou en ne l'imitant pas, mais en imitant ce qu'elle croit être ce qu'il est, produit devant lui une image de Renard trompeur. Elle lui révèle ainsi ce qu'il est, et même, s'il n'a pas voulu être en cette affaire, trompeur, elle lui montre qu'il l'est, malgré lui-même, peut-être par nature, et qu'il l'est ne l'étant plus : il est un trompeur trompé !

Le Renard reçoit une leçon. Cette leçon, il la reçoit parce que la Cigogne sait redoubler, en le modifiant, le comportement qu'il a eu. Son imitation n'est pas un esclavage. Il l'avait invitée à manger. Elle l'invite à manger. Il l'avait empêchée de manger à sa guise. Elle l'empêche, diversement, de manger à sa guise. Elle le contraint à lire son comportement en l'image qu'elle lui impose. Elle le force à plier le spectacle qu'il voit, sur le comportement qu'il a eu. Il doit faire ce que les fables font faire : appliquer une image à un cas, par rapprochement, mémoire, et induction. Le Renard, s'il n'était que bête, et pas lecteur, n'éprouverait pas de honte. La fable l'indique plaisamment : Trompeurs, c'est pour vous que j'écris. Le Renard, pour avoir honte, a dû savoir lire.

Or, pour lire, le texte ne suffit pas. Il faut savoir se souvenir d'une culture antérieure. Le Renard, pour lire parfaitement la Cigogne, pour être honteux, doit se souvenir de l'image d'un Renard qu'une Poule aurait pris. D'où vient cette image ? Peu importe. Il la connaît. Et le lecteur de la fable en quelque manière avec lui. Le Renard se trouve pris entre deux images : celle qu'il voit, et celle qu'il imagine. Contrairement à l'Homme de la fable précédente, il ne peut se défaire de ces deux maîtresses, que l'on peut dire puissances trompeuses. Rapprochant l'une et l'autre, honteux, il se trouve contraint de serrer la queue, triste image, disant son humiliation. La Cigogne la lit, on peut imaginer, comme nous, lecteurs, avec gourmandise. La leçon a porté.

Tablant sur les capacités de son élève, cette Cigogne est excellent professeur. En appâtant le Renard, en le rendant impuissant, en l'obligeant à se voir tel, elle construit un piège instructeur. Elle fait apercevoir à son élève, s'il agit en trompeur, qu'il doit s'attendre à la pareille, ou s'il n'a pas voulu agir en trompeur, que tromperie est sa nature, ou s'il est simplement assez vaniteux pour croire que tout être est composé par sur le sien, que tout en tout est divers. En disant peu, mais en combinant bien ses actes, elle est meilleure maîtresse que le Maître d'école de la fable suivante. Peut-être n'a-t'elle pas changé radicalement le Renard. Mais peut-on changer une nature ? La Fontaine pose souvent la question. La Cigogne, en tout cas, peut avoir aidé le Renard à s'avertir.

Le Renard et la Cigogne, de ce point de vue, prend place dans la série des fables d'éducation, dont on suit le mouvement au cours du premier Livre, et particulièrement depuis l'Hirondelle et les Petits Oiseaux, en passant par L'Homme et son Image, et en filant, après L'Homme entre deux âges et ses deux maîtresses vers l'Enfant et le Maître d'école. Ce thème est cardinal pour les fables qui sont oeuvres d'éducation : comment instruire ? Pour quoi et vers quoi instruire ? Qui instruire ? Telles sont quelques unes des questions qu'elles travaillent.

La Cigogne est une fabuliste, qui produit des actes-textes. Elle se donne à lire, agissante, au Renard, qui peut en tirer plus d'un enseignement. En sera-t-il plus respectueux d'autrui, ou plus ou moins avisé ? La fable ne le dit pas. Dans les plus beaux sujets, il faut laisser quelque chose à penser.

Compère le Renard rentre au logis. Il disparaît jusqu'à la fin du premier Livre. Il ne revient que vers la fin du Livre II, bien décidé à tromper un Coq. Mais, cette fois encore, il ne trompe personne, et c'est double plaisir de tromper un trompeur. Poursuite donc, et aggravation, de la fable du premier Livre. Renard ne redevient victorieux, avec le Bouc, qu'au Livre III, quand il peut méditativement conclure qu'en toute chose il faut considérer la fin... Il lui a fallu force fables, pour bien lire la Cigogne.

Mais qu'en est-il de cet oiseau ?

A suivre...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Renard et la Cigogne 1 13:46 dans La Fontaine

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