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« L'Homme entre deux âges et ses deux Maitresses »

samedi, 23 mai 2009

L'Homme entre deux âges et ses deux Maitresses

La dix-septième fable du premier Livre est peu célébrée. Peut-être paraît-elle trop défavorable aux femmes. Que deux Veuves se disputent un quasi grison pour s'en rendre maîtresses, voilà qui n'est ni de bon goût, ni correct. Il faut se vautrer chez Balzac pour trouver aussi peu galant ! On préfère, comme madame la Cigogne, plats plus fins, vase au long col, et d'étroite embouchure... Voilà du convenable !

Ce grison chassant les Belles, il se prend pour quoi ? Les femmes ne sont-elles pas admirables, toujours ? Et puis rien d'érotique. Ce n'est même pas un conte. Juste une leçon qu'on doit considérer. Passons. Passons... Ne passons pas pourtant. Tel est notre avis.

L'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses illustre la série des deux qui unit la suite des fables XI à XVII. Il la conclut par la double évidence, dès le titre, du deux. Le Renard et la Cigogne ensuite, si sa structure est en redoublement, porte moins haut le deux.

Dans l'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses, les deux deux sont représentés : deux de distinction, et deux de gémellité. Nous le verrons. Nous insisterons : le premier deux oppose deux âges, fort distincts; le second deux jumelle deux Maîtresses.

Tout sépare apparemment cette fable des deux précédentes. Celles-ci sont graves, et de mort, celle-la est badine, et d'amour. Si toutes sont à personnages humains, leurs tons comme leurs thèmes s'opposent. La variété triomphe une fois encore aux Livres de La Fontaine, où l'on peut ne vouloir lire que juxtaposition chaotique de différences, diversité sur l'habit, sans diversité dans l'esprit.

Ces fables, cependant, proposent une continuité de motif. On peut les plier les unes sur les autres et voir reconnaître desseins, voire dessins, communs, avec variations et mouvement. Ainsi se produit, par écarts qui mènent à l'infini, avec apparent effet de labyrinthe, mais sans qu'on soit jamais entièrement perdu, une heureuse diversité, qui est la façon de La Fontaine. Il ne faut rien arracher, respecter chaque fil, et surtout ne pas prétendre, comme les Veuves, détruire une abondance polymorphe, sa chevelure.

La Vieille à tous moments de sa part emportait

Un peu du poil noir qui restait,

Afin que son Amant en fût plus à sa guise.

La Jeune saccageait les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant que notre tête grise

Demeura sans cheveux, et se douta du tour...

Voilà un sujet, soumis, jusqu'au détail de son corps, à une entreprise de maîtrise. Certes, il n'est pas contraint de cheminer tout couvert de ramée, ployant sous le faix du fardeau aussi bien que des ans. Certes, il ne souffre pas autant que le Bûcheron ou le Malheureux, quand ils appellent la mort, mais il doit vivre à la guise d'autrui, cheveu après cheveu. Si on ne pèse pas sur lui, comme la corvée, les créanciers, ou une maison qui s'effondre, si on l'allège, si la domination qu'il subit paraît badine, ces mains à sa tête sont un contrôle continu, précis, pas du tout général. Ces femmes lui prennent la tête ! Elles touchent à son corps intime, inventif, et viril. On ne lui brise pas les jambes comme il advient à l'Athlète, mais ces testonnantes le saccagent, et lui font subir, jour à jour, une plaisante variation du malheur d'Holopherne.

Comment se préserver ? Comment affirmer, et singulièrement jusque dans la façon du corps, sa liberté ? Comment refuser de souffrir, d'accepter que le trépas vienne tout guérir ? Comment refuser la devise des hommes que formulait problématiquement la fable précédente ?

L'Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses prend place dans les Fables du premier Livre qui font méditer sur le maintien, en ce monde, par des sujets, de leur liberté. Comment éviter le dansez maintenant ? Comment éviter d'être esclave retenu ? Comment courir encor ?

L'Homme choisit de rompre avec les Belles. Impossible pour lui d'inventer un parcours complexe, avec plis, et subtilités, comme y parvient le je précédent lorsqu'il contourne une raison. Impossible même de jouer sur les mots comme le Bûcheron. Les Femmes tiennent au corps de l'Homme. Le testonnant, elles le tiennent. L'Homme, comme le Loup face au Chien, doit dire non. Il le leur dit aimablement :

Je vous rends, leur dit-il, mille grâces les belles

Il le leur dit nettement :

Il n'est tête chauve qui tienne.

Je vous suis obligé, belles, de la leçon.

Retournement complet par rapport à la position finale du Corbeau subissant la leçon du Renard : celui qui est pris, ici, se délivre, et assène une leçon en renvoyant sa leçon à qui croyait le maîtriser. De même qu'à la fable suivante, le trompeur sera trompé, les maîtresses sont ici maîtrisées.

Cela n'était pas facile.

Rien de plus tentant que des femmes, quand on est homme de moyen âge et tirant sur le grison. De même, rien de plus tentant pour un Loup maigre que les avantages du Chien. Les femmes, malgré le Sollers de Femmes, ce n'est pas la Mort

.

Celles-ci pourtant saccagent, et emportent, comme, dans une autre fable, plus loin un indiscret Stoïcien, ou des enfants, abîment des jardins... Veuves, dont le statut dit peut-être la parenté avec la Mort, et spéculant avec elle, comme madame Vauquer chez Balzac, elles sont effrayantes...

Femmes, elles tentent pourtant. Comment un homme de moyen âge ne désirerait-il pas jouir avec elles de son corps encore ? Or, par bonheur, toutes veulent lui plaire, et les deux Veuves ont même quelque part à son coeur.

Il suffit de bien discerner.

Bien adresser n'est pas petit affaire.

Grande affaire vraiment : la Cigale adressait mal; de même le Corbeau écoutant le Renard; de même la Génisse, la Chèvre et la Brebis... Le premier Livre est largement affaire d'adresses.

Bien adresser, suppose bien discerner. Or l'Homme découvre que les femmes, singulièrement les deux Veuves, quoique différentes, sont équivalentes à l'usage. Certes, l'une est jeune et l'autre vieille; l'une est encor verte, et l'autre un peu bien mûre; l'une emporte un peu de poil noir qui reste, l'autre saccage les poils blancs... Toutes font pourtant que notre tête grise demeure sans cheveux. Ce n'est pas entre elles qu'il faut discerner.

Chauveau en sa gravure les montre indiscernables : même taille, même coiffure, même vêtement, et s'affairant autour de l'Homme. Elles paraissent jumelles. Inutile de s'attarder à leurs spécificités. Quand l'homme s'adresse à elles, il ne distingue pas :

Je vous rends, leur dit-il, mille grâces les Belles.

Ces Belles illustrent le deux de gémellité, celui qu'on rencontre aux deux Voleurs de la fable XII, ou aux jumeaux de la fable XIV. Il faut les penser en général, sans détail. Ainsi seulement a-t-on a chance, peut-être, de les pratiquer efficacement, et de s'en sauver.

L'autre deux est un deux d'opposition. On pourrait le dire critique. Les deux âges ne sont pas identiques.

Le second va vers la mort, et, peut-être, la sagesse. C'est l'âge, important pour la Fontaine, où l'on peut prouver savoir, comme Esope, maintenir une indépendance et une liberté d'âme. On ne le prouve pas dans l'enfance, ni jeune homme rencontrant un Vieillard comme à la fin de livre XI.

Le premier âge est aux désirs et à la vie qui paraît indéfinie. Il n'est pas temps alors de songer au mariage, à sa séurité, et, sans doute, à sa cage.

L'entre deux âges est critique : plus temps de vivre comme avant, assez à vivre pour que vaille le maintien en liberté. Le trépas n'est pas une solution. Il peut, à la rigueur, tenter un Bûcheron, accablé d'ans. Pas un homme riche tirant sur le grison. Cet entre deux âges est bien critique. Là est le point.

L'Homme de La FOntaine a claire conscience. Il juge raisonnablement qu'il est pour lui saison de songer au mariage. Il sait avoir encore à vivre. Il se sait déjà vieux, mais pas au point de devoir quitter sa façon :

Toutes voulaient lui plaire.

En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant.

Cet Homme sait le temps. Il en sait l'inévitable. Il en sait les moments. Il sait mesurer et prévoir. Tout opposé à la Cigale, qui ne sent pas venir la Bise, il sait imaginer comme le Roseau, et attendre la suite.

Pour La Fontaine, comme pour les épicuriens, et comme pour les chrétiens, et donc comme pour les poètes épucuriens et chrétiens, et, sans doute, comme pour tous les poètes, le vif est dans le temps. Pas de Cigale sans saison. Pas de Chêne sans une fin. Entre la Veuve d'une année et la Veuve d'une journée, la différence est grande... Rien de plus dangereux que de se rêver Phénix ressuscitant toujours à l'identique

L'Homme, installé dans le temps et le sachant par son corps, distingue entre ses âges. Si une raison le contraint, c'est le désir de vivre à sa façon, combiné à la chance de vivre assez longtemps selon cette façon. Voilà la raison qu'il discerne. Prudemment, il choisit de rompre. Plaisamment, il enveloppe d'un compliment sa rupture avec les Veuves. Il en fait des Belles.

Libre quant à son désir, conscient de son âge, et artiste du langaqe, il évite d'être eclave retenu.

Cet Homme est préservé, non par les Dieux, mais par lui-même, et préservé de deux maîtresses... Quel art !

Peut-on conclure qu'on triomphe toujours des femmes ?

Prudence...

Passons l'entre deux fables; quittons cette leçon pour considérer Compère Renard qui finit contraint de serrer la queue...

Yves Le Pestipon | Voir l'article : L'Homme entre deux âges et ses deux Maitresses 20:27 dans La Fontaine

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