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« Le Renard et la Cigogne 2 »

dimanche, 31 mai 2009

Le Renard et la Cigogne 2

Deuxième partie de la lecture du Renard et la Cigogne.

La Cigogne se préserve elle-même. L'invitation du Renard l'a mise à la peine. Elle s'est jugée humiliée. Elle a voulu se venger. Elle a inventé une tactique qui renverse la situation : le Renard finit , hors champ, et sans pouvoir rien dire.

Victoire donc pour la Cigogne. Comme l'Homme de moyen âge pris entre ses deux maîtresses, elle a su inventer elle-même, sans recourir aux Dieux, ni à un quelconque protecteur, une tactique qui lui donne moyen de vivre à sa façon. De ce point de vue, le Renard et la Cigogne est une fable du maintien de soi quand on est faible. Elle prend place dans une longue série qui s'ouvre à la Cigale et la Fourmi et finit au Chêne et au Roseau. La Cigogne plie, un moment. Elle paraît accepter, ou ignorer, l'humiliation que lui inflige le Renard. Elle lui retourne l'invitation qu'il lui a faite. Mais elle ne rompt pas. Jamais elle ne cesse de penser à se venger. Cigogne elle était. Cigogne elle demeure, mais en devenant subtilement Renard.

A la fable suivante, l'Enfant, tombé dans la Seine, a besoin d'un sauveur : Au secours, je péris doit-il crier. Mais seul un Maître d'Ecole entend son appel. Il lui inflige, avant de le sauver, une harangue...

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense

Tout babillard, tout censeur, tout pédant.

Contrairement à l'Enfant, mais comme l'Homme, la Cigogne n'a recours à personne. Sans babiller, sans censurer, sans faire acte de pédanterie, elle se préserve elle même. Beau modèle.

Comment réussit-elle ?

La fable ne dit rien de son éducation. Comment sait-elle ce qu'elle sait ? A-t-elle lu les Fables, ou sa fable ? Le lecteur n'en est pas informé. La Cigogne lui est donnée comme Commère la Cigogne, incapable, apparemment, de prévoir, avant l'invitation, le comportement du Renard.

Or la Cigogne manifeste rapidement des habiletés multiples.

D'abord, elle sait se masquer. Rien en elle ne laisse transparaître ses intentions. Elle se fait strictement illisible, pour être mieux lue par la suite. Cette Cigogne paraît avoir avoir pratiqué Le Courtisan de Balthazar Gracian, ou par anticipation, quelque pages de La Bruyère... Elle n'ignore rien, en tout cas de l'art de la politesse. Elle sait les codes. A quelque temps de là, la Cigogne le prie...

Cette Cigogne connaît la différence des temps. Elle sait attendre, comme plus tard le Roseau, et à l'inverse de la Cigale. Elle sait n'agir ni trop vite, ni trop tard. Elle n'ignore pas qu'il faut quelque temps, pour que son invitation soit recevable, pour que le Renard se souvienne, pour que le piège fonctionne. Tout dépend de la mesure du quelque temps.

Sachant le temps, cette Cigogne sait le monde. L'un ne va pas sans l'autre chez La Fontaine. La Cigale, ignorante du temps l'est aussi du monde. Le Roseau en revanche, sachant le monde, sait aussi le temps. Il sait à la fois la nature du Chêne et les variations météo, tandis que la Cigale ignore à la fois la nature de la Fourmi et les saisons. Le monde ne va pas sans le temps qui ne va pas sans le monde. La connaissance de l'un s'accomplit en la connaisance de l'aute, et en tous sens.

Du monde, la Cigogne sait au moins le Renard et elle. Elle sait ce qu'elle est, et elle a compris que son partenaire n'est pas bête, qu'il lit par plis, et qu'il peut tomber, puisqu'habile, dans le piège qu'elle conçoit. Elle le sait sensible aux cérémonies, bien qu'il dise le contraire. Elle le prie. Elle se montre pleine de politesse. Enfin, le sachant gourmand, elle lui prépare de la viande, mise en menus morceaux. Si le Corbeau, ou la Fourmi ne discernaient pas leurs partenaires, la Cigogne sait son Renard. Elle a fort bien vu son museau.

Ne négligeons pas ce museau. Ni même le mot. Nous y reviendrons.

Connaître le monde ne suffit pas. Il faut encore inventer.

La Cigogne invente une tactique neuve et que le Renard ignore. Son efficacité dépend de sa nouveauté. Une Cigogne, à un Renard ayant lu la fable, rejouant le coup de l'invitation échouerait. L'inattendu est arme nécessaire.

Inventer ne suffit pas. Il faut encore disposer les actes, et bien les produire. Il faut pratiquer l'art entier de la rhétorique pour que fonctionne comme un pièges certaines séries d'actes.

Inventio, dispositio, elocutio sont les trois parties de la rhétorique. Nul n'est rhéteur sans les pratiquer.

La Cigogne est un rhéteur accompli. Elle a connaissance du monde, et elle pratique les trois parties de cet art. Cependant, son éloquence n'est pas n'importe quelle éloquence. C'est une éloquence quasi muette, à minima, et parfaitement adéquate à la situation. De ce point de vue, juste avant l'apparition du Maître d'Ecole, elle est la figure accomplie d'un art, dont ce personnage fournit une caricature. Il est bruyant, excessif, et inadéquat. Si l'on peut dire que les Fables sont une méditation en acte, sur l'art du discours, La Cigogne et le Maître d'école font un parfait diptyque, l'avantage revenant à l'oiseau. Sa connaisance du monde, son inventio, sa dispositio, son elocutio dénoncent indirectement le Pédant. Une bonne nature vaut souvent mieux, pour la Fontaine qu'une sotte culture. Un sot plein de savoir est plus sot qu'un autre homme. Mieux vaut parfois cervelle d'oiseau.

La Cigogne est un parfait rhéteur, presque silencieux. Elle produit une éloquence sans verbiage, toute en retenue, et adéquate, celle même que promeuvent les Fables. Elle travaille excellement pour elle. En se faisant discours presque sans mots, en devenant un corps en actes parlant, elle se délivre d'une situation pénible. Elle se maintient au vivre à sa façon, tout en sachant se faire partiellement autre : elle se fait Cigogne Renard.

Comment-a-t-elle réussi ? Telle est toujours la question.

Encore une fois, La Fontaine ne dit rien de l'éducation de la Cigogne. Il la présente agissant.

La fable cependant, par son dernier mot - la pareille - laisse entendre qu'elle imite le Renard.

Peu importe que la Cigogne ait eut grand savoir du monde et du Renard avant de le rencontrer. Elle le voit. Elle le connaît. Elle l'imite.

L'imitation, qui redouble l'acte d'autrui, est ici le moyen de l'acte libérateur de la Cigogne.

L'imitation fonde sa rhétorique.

L'imitation fonde donc son invention.

Ainsi s'entend comment pour la Fontaine, et dès ses premières fables, l'imitation peut ne pas être un esclavage.

Ainsi s'entend surtout comment l'imitation peut éviter d'être esclave retenu. L'imitation, parfois, est un chemin de liberté.

A suivre

Yves Le Pestipon | Voir l'article : Le Renard et la Cigogne 2 23:34 dans La Fontaine

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